Berri Txarrak - Denbora da Poligrafo Bakarra | Part. II Interview

Berri Txarrak - Denbora da Poligrafo Bakarra | Part. I Album review

          Après la critique de l'album, je suis fier de vous annoncer que j'ai pu décrocher une interview avec le groupe le jour où ils ont présenté le disque à Bayonne. Dans une ambiance chaleureuse, ils nous ont parlé de leur parcours, de l'album et de leur regard sur la musique.



Première question toute simple : 3 EP, 3 producteurs, comment s'est déroulée cette aventure ?

Gorka Urbizu (chant et guitare) : Pour les 20 ans du groupe nous avions pensé faire quelque chose de spécial, d'où l'idée de composer 20 chansons. Mais la question était de savoir comment les diviser, et c'est comme ça que l'idée d'aller vers 3 producteurs différents est née, pour donner à chaque disque un énergie différente, un point de vue différent sur le rock.


Le premier EP m'est apparu comme un regard en arrière, une sorte d'hommage aux groupes qui ont été important dans votre carrière... Il y a une profonde noirceur dans ces morceaux, est-ce votre album le plus sombre ?

Galder Izagirre (batterie) : Je pense que c'est plus la musique qu'on a écouté pendant la période de composition qui nous a influencé. Je me rappelle qu'à cette période on écoutait beaucoup Graveyard, puis on s'est dirigé vers des sons plus lourds et plus sombres.

Gorka : Je ne sais pas si c'est notre album le plus sombre mais c'est en tout cas l'un des plus sombres, tant dans la musique que dans les paroles. C'est pas un disque très agréable à l'écoute, tu sens que derrière tout ça il y a quelque chose de dangereux, de sale... Mais les autres EP sont également très noirs, même si la musique n'est pas aussi lourde.

David Gonzalez (basse) : Il y a là la patte de Ross Robinson. Il adore mettre beaucoup d'effets dans la basse et la guitare : de la saturation par exemple, et c'est pour ça que le son a ce côté sale.


J'ai senti que le travail avec Ross Robinson a été plus intime, peut-être parce que vous aviez déjà franchi le cap des présentations avec votre dernier album Haria ? Et j'ai une autre question, un poil plus philosophique... Les producteurs sont-ils des artistes ?

Gorka : D'habitude on ne choisit pas deux fois le même producteur. Mais cette fois, quand l'occasion s'est présentée, on n'a pas hésité et on a profité de ce lien qu'on avait tissé lors de l'enregistrement de Haria. A cette période il ne connaissait pas le groupe, on connaissait pas sa manière de bosser... Travailler avec lui n'est parfois pas très agréable, parce qu'il te pousse à bout. Mais au final, quand tu écoutes le résultat final tu te dis que ça en valait la peine. Entre les trois producteurs que nous avons rencontré, Ross doit être celui qui donne le moins d'importance au son, il privilégie plus l'énergie. Ce disque est complétement imparfait, il y a pleins de fautes, on entend des bruits de respiration, des cris... Tout ce qui se passe derrière reste sur l'album. Parfois tu oublies que tu es en face de Ross Robinson, pour nous c'est quelqu'un de très important, qui a enregistré des albums mythiques et qui a révolutionné le metal.

David : Moi je pense qu'ils sont en effet des artistes. Les trois avec qui on a travaillé sont musiciens, ou l'ont été, le plus mauvais étant sans doute Ross (rires)... Mais d'un autre côté, ce qu'on cherche c'est des médiateurs de nos chansons, des personnes qui sachent les habiller. Mais sans chansons, leur travail n'existe pas, je veux dire par là que ce ne sont pas des magiciens, ils travaillent à partir de créations.


Vous avez toujours dit que Berri Txarrak était un groupe de rock avec des influences pop, surtout dans la mélodie. Cette fois-ci, vous avez joué cartes sur table en enregistrant un EP entièrement pop. C'était un fantasme ?

Gorka : C'était l'occasion de composer des chansons sans déguiser nos influences. C'était osé mais finalement ces chansons n'ont pas de 'genre'. On parle beaucoup de genres car ce sont trois EP différents mais comme le disait David, et c'est très utopique, mais le plus important ce sont les chansons. Les genres sont des étiquettes. A mon avis si tu n'as pas saisi que derrière Berri Txarrak se cachaient des influences pop, tu n'as pas été très attentif...


Dans cet EP les instruments ont pris une dimension. Dans le rock, et d'autant plus avec un trio, les trois instruments ne font qu'un pour pouvoir sortir le plus gros son possible. Ici, chacun a apporté sa touche.

Galder : On est arrivé à un stade ou on a joué beaucoup de concerts ensemble, et donc on n'a pas besoin de beaucoup se parler pour prendre des directions musicales. C'est vrai que dans ce second disque, la place de chaque instrument apparaît très clairement, et comme tu dis je pense que chaque instrument apporte une musicalité à la chanson.



Le thème de l'indifférence revient très souvent. Pensez-vous que la société n'est pas assez impliquée ?

Gorka : En écoutant l'album entier, tu peux réussir à créer un puzzle et te rendre compte qu'ici, au Pays Basque, dans notre société, en 2014, on a beaucoup de failles. Et l'une d'entre-elles est, à mon sens, l'inaction ou la difficulté à réagir. Nous regardons la réalité par le biais des écrans, téléphones, TV... et on s'en inquiète mais l'inquiétude ne dure que deux secondes car on s'habitue à ça, on est un peu hypocrites. C'est ça qu'on a voulu dire. La peur est également au centre de ces chansons, dans Armak par exemple, ou Zerbait Asmatuko Dugu... Vais-je perdre mon emploi ? Vais-je perdre ma maison ? Vais-je perdre ma famille ? Vais-je finir seul ? C'est souvent la peur qui nous guide.


Ce thème s’accommode parfaitement avec le son et le style du premier EP, mais j'ai été surpris qu'il revienne pour le second. Au final, j'ai l'impression que le thème paraît encore plus violent avec cette musique calme derrière...

Gorka : (rires) Très bien, oui, je suis d'accord avec toi. On a beaucoup dit que ce deuxième disque était le plus calme du fait qu'il soit plus pop. On assimile souvent la pop au manque de contenu. Les chansons sont peut-être plus faciles à écouter, ils sont dansants, mais derrière il y a des paroles très dures. C'est comme une pêche dans laquelle tu mords, tu peux te casser les dents !


Tu évoques souvent le temps, c'est un concept qui t'obsède ?

Gorka : Je respecte énormément le concept du temps, et en parler est dangereux. J'ai eu des difficultés en décidant le titre de l'album mais tant qu'à en parler il fallait le faire maintenant, pour les 20 ans du groupe. Tout va très vite aujourd'hui. Même si on a beaucoup avancé depuis nos débuts, on essaye de faire les choses pas à pas, et c'est très important. Des fans viennent parfois nous demander des conseils, mais on en a pas. Ne te mets pas de pression pour réussir les choses, prends ton temps... mais là je suis en train de donner des conseils et ça relève de la contradiction... (rires)



Le troisième EP est quant à lui très punk, mais pas votre punk habituel comme celui Payola...

Galder : On a eu cet avantage, après la composition et l'enregistrement des deux premiers EP, de voir ce qui pouvait manquer à cet album, et qu'est-ce qui nous manquait à nous en tant que musiciens. Et après ces 14 chansons, on s'est rendu compte qu'il manquait cet instantanéité que l'on retrouve dans nos live, ce rock plus rentre-dedans. Il ne nous restaient que 6 semaines avant de rentrer en studio au Colorado, et nous avons composé ces 6 chansons et on les a enregistré et mixé en 8 jours. On devait donc travailler vite en allant droit au but.

Gorka : C'est vrai que c'est pas un punk aussi brut que celui de Payola, les chansons sont très mélodiques.


On ressent dans cet EP une influence venant du monde du skate. En faites-vous parti ?

(rires) Gorka : J'en ai eu fait étant petit mais plus maintenant non !

David : Moi aussi, quand j'étais petit, mais un jour je suis tombé...

Galder : On n'est pas des skateurs mais on ressent ce monde proche du nôtre, car il est lié avec l'attitude du hardcore. Dans le skate comme dans le surf, il y a une forte adrénaline et en même temps une liberté que l'on ressent sur scène. C'est là que se croisent ces deux mondes. Et quand on voit des skateurs ça nous donne envie oui...

Faut se lancer alors !

(rires) Galder : On n'a plus rien à casser tu sais...

Denbora da poligrafo bakarra... (Le temps est le seul polygraphe) 

Gorka : Exactement !

Galder : Moi on m'a dit 'Alkola da poligrafo bakarra'... (L'alcool est le seul polygraphe)


Il y a deux ans vous aviez fait le clip de Harra avec des fans, vous êtes très actifs sur les réseaux sociaux... Est-ce important pour vous de maintenir ce lien étroit avec le public ?

Gorka : Nous avons des fans très fidèles et très actifs, et internet a apporté une certaine horizontalité dans ce lien avec eux. Avec cet album par exemple, on a vu que c'est le bouche à oreille qui l'a fait connaître, c'est un sorte de publicité faite par des gens pour des gens. A vrai dire l'ampleur et le pouvoir que prennent les réseaux sociaux fait également peur. Mais on va pas se plaindre, il y a beaucoup de mouvement sur les réseaux, et c'est quelque chose d'assez nouveau, ça fait 3-4 ans je dirais.

David : Le problème c'est qu'aujourd'hui, dans ce monde de nouvelles technologies, il y a énormément d'informations, et des informations souvent graves. Il est donc difficile d'attirer l'attention de l'internaute sur toi. Les gens n'ont pas le temps, il faut que tu leurs voles un petit moment pour qu'ils écoutent ta musique.

Gorka : Et c'est finalement comme avec les producteurs, ça ne sert à rien d'avoir je ne sais combien de followers sur facebook si tu fais de la merde sur scène. Les gens vont commencer à te dire "Qu'est-ce que c'est mauvais", et les avantages des réseaux sociaux peuvent très vite se retourner contre toi. Donc le plus important c'est travailler, tout donner sur scène, et surtout transmettre cette passion.


Les trois CDs affichent une horloge où s'inscrivent respectivement 1h, 2h et 3h, la dernière chansons de chaque EP se finit par un fade-out... Vous n'avez pas encore tout dit, si ?

Gorka : On aime bien utiliser le fade-out pour finir un album, ça te donne cette impression d'inachevé et te donne peut-être plus envie d'écouter la suite. On a essayé de travailler les détails sur ces 3 EPs. Toi tu t'es rendu compte du fade-out, la dernière chanson de l'EP est toujours la plus longue, les titres du premier n'ont qu'un mot, ceux du deuxième deux et ceux du troisième trois, les dernières chansons cassent le style des EPs...

David : Bien qu'il y ait 3 disques, on a voulu qu'il n'y ait pas d'ordre d'écoute. Nous on les a classé par ordre chronologique de composition et d'enregistrement, mais ça ne veut pas dire que tu dois les écouter de cette manière. Et c'est là qu'est l'avantage du fade-out, que l'album devienne cyclique. On voulait pas de début ni de fin.



Propos recueillis par Allous. Interview originale en basque ici. Un grand merci au groupe !




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