Interview : Alain Bouffartigue, président de Ciné 32 (Festival d'Auch - Part 3)

Suite et fin de la couverture de la 18° édition du festival Indépendance(s) et Création avec cet entretien d'Alain Bouffartigue, président du cinéma Ciné 32 et du festival qu'il accueille. Un personnage passionné comme pourront le témoigner ses réponses à cet entretien, ici présenté dans une version raccourcie. Par là, la version intégrale de l'interview.

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MTXOS : Comment se porte le festival ?

Alain Bouffartigue : Il se porte bien. Il faut dire qu'il a le bel âge : 18 ans, ça va. Il s'est toujours bien porté mais disons qu'il a grandi. Il a grandi en durée, en nombre de films proposé, en public que l'on touchait. Étant entendu qu'au départ, on touchait d'abord des exploitants de salles, puis quelques cinéphiles et puis quelques classes de lycée.
Ces trois types de public se sont confirmés, consolidés, étendus et donc maintenant on rassemble 160 -je sais plus le chiffre- 160 cinémas différents du grand Sud, quelques uns qui viennent de plus loin même. Il doit y avoir 300 lycéens qui viennent ; peut-être pas tout le festival mais sur deux-trois jours. Ils viennent pas d'Auch, ils viennent d'ailleurs, de Midi-Pyrénées. Et puis des cinéphiles du terroir, y en a quelques uns. On en veut pas trop non plus parce que les films sortiront dans les salles donc il faut quand même qu'il en reste pour les voir quand ils sortiront vraiment. Ils viennent d'assez loin, y a des habitués, des gens qui ont le temps, des retraités parmi ceux qui viennent se faire le festival d'Auch.

Je me faisais la réflexion, entre les lycéens et les retraités, plusieurs générations se mélangent dans les salles.

Y a tous les âges. Bon, pas le jeune public parce que c'est pas le créneau du festival. Il peut y avoir un film pour les moins de 10 ans mais c'est pas le cas tous les ans. Oui, il y a une diversité du public, des âges et aussi diversité des goûts. Moi ce que j'essaye de faire... Indépendance(s) et Création il est aussi indépendant d'une ligne esthétique pure et dure en fonction de laquelle on ferait les choix.
Donc moi j'ai mes goûts, j'ai ma ligne d'une certaine façon, et il y a des films qui y répondent, mais je choisis des films qui ne sont pas forcément des films dont je suis fou – à titre personnel – mais dont je sais que d'autres sensibilités de cinéma vont les rencontrer avec plaisir. Y a tellement d'entrées dans les films au cinéma. La double-projection c'est bien connue : on projette autant que le film nous projette.

En parlant de la sélection, vous y participez ?

Légèrement. Je la fais, en fait. C'est pas dictatorial, c'est moi qui fais la recherche des films, les choix pour pas mal des films – ça prend du temps hein, de les voir. Pour certains films on en discute, parfois on peut m'en proposer dans l'équipe, m'enfin c'est moi qui compose la sélection. J'écoute les avis sur les films sur lesquels j'hésite, y a des films que j'ai pas pris que j'aurai pu sélectionner aussi. Y en a que j'ai sélectionné que j'aurai pu à la limite remplacer par un autre. Donc là c'est en discutant avec l'équipe... Puis on recherche un équilibre dans les types – enfin « types » c'est pas des produits m'enfin dans les caractéristiques des films.

Cette année, il y a beaucoup de films qui relèvent de l'essai documentaire sous toutes ses formes, par exemple. Beaucoup. D'habitude on en avait quatre. Là y en a au moins dix, sans compter tous ceux qui jouent sur documentaire et fiction comme Toto et ses sœurs. Ça dépend des années aussi. On aime bien mettre des films de genre mais qui sont en même temps des films personnels. Et cette année, on a pas été trop servi, j'ai pas trouvé beaucoup de films très intéressants à y mettre. Donc de ce côté là on a une programmation peut-être un peu plus « recherche » que les autres années.

Dope, seul film 100% américain de la sélection
J'ai remarqué que cette année il n'y avait qu'un seul film américain...

Ben oui, c'est ce que je dis : l'an dernier on avait un thriller qui était vachement bien, on avait un film fantastique, on avait le film américain de Marjane Satrapi [The Voices] qui était un peu gore. C'est des films qui, en soirée, peuvent détendre le public. Enfin, détendre ou pas. Cette année, on en a pas beaucoup. Le film de Warmerdam [La Peau de Bax, film néerlandais] est bien mais c'est quand même assez conceptuel déjà - c'est pas un film de genre classique. Oui, des années on avait des films de Tsui Hark – c'est formidable quand on avait ses films mais on ne peut montrer que ce qu'il y a. Et là, il se trouve qu'il y avait pas grand chose. Et demander des films de genre américains aux distributeurs US, c'est pas la peine, ça n'a pas de sens. Mais c'est pas écarté. C'est-à-dire, c'est pour montrer à cette occasion qu'un film de genre peut aussi être un film d'auteur.

En sachant que le mot indépendance est dans le titre du festival, dans quelle mesure peut-on se reposer sur des partenaires privés ?

Indépendance... Qu'est ce que ça veut dire pour vous ? D'abord il est au pluriel. Il y a un S de pluriel, entre parenthèses. (rires) Justement, on a pas voulu que ce soit une étiquette. Dans une étiquette, chacun projette ce qu'il comprendrait dans le mot, mais ça voudrait pas dire que ce soit plus clair pour autant. Donc « indépendant »... on est jamais indépendant de tout. C'est plus « indépendant de quoi ? », et « dépendant de quoi ? » aussi. On est indépendant, disons, d'une logique seulement de marché et … de business quoi. Voilà, c'est d'abord ça. Évidemment ça entraîne de pas dépendre de ça. Et que ceux avec qui on est partenaires ne soient pas obnubilés par ce seul critère-là.

Donc les distributeurs indépendants, comme on dit, sont indépendant de quoi : des grands groupes. Mais il nous ait arrivé parfois de diffuser un film de Gaumont ou de passer un film de StudioCanal mais c'est à la marge. Voilà donc, Indépendance(s) c'est plutôt toutes les formes d'indépendances et l'indépendance, elle est aussi dans la tête. Par rapport à tout, que ce soit les modes, l'esthétique, les jugements moraux ou les a-priori politiques : on est plutôt pour l'indépendance d'esprit. Après... ça dépend pas que de nous.

Pour avoir été au Festival de Sarlat...

Ça n'a rien à voir.

Oui. Je trouvais que l'argent privé allait jusqu'à gâcher l'expérience du festival.

Sarlat était d'abord financé par les laboratoires Fabre, quand même. L'argent privé de toute façon – même le cinéma – je citais l'autre jour, y a la belle définition de Daniel Toscan du Plantier [producteur de cinéma et co-fondateur du festival] sur le cinéma, en un mot : ARGENT. Et puis on décompose, ART et GENS. Dans ce triptyque-là, y en a qui retiennent que le mot unique et il y a ceux qui insistent sur Art et Gens. Mais Art et Gens, ça ne se fait pas sans argent. Après il faut voir où on le trouve, à quel prix, dans quelle tension entre le marché, les exigences économiques et la volonté de création personnelle. Après, c'est l'histoire de chaque film, de chaque créateur. Indépendance on le lie à Création. Indépendance en soi, pour moi ça ne veut rien dire. Et il y a des indépendants qui sont totalement indépendants de l’intérêt des films qu'ils font. Être indépendant pour dire qu'on est indépendant, c'est une bonne nouvelle, mais ça ne nous arrange pas beaucoup.

Ce festival ne remet pas de prix. Pourquoi ?

La première année, comme tout néophyte qui commence un festival, on avait des prix mais on avait pas d'argent. Pour donner des prix, on avait un sponsoring local. C'est Marie Vermillard pour son premier long-métrage qui avait eu le prix du festival. Le grand prix. C'était une mallette avec des produits gastronomiques locaux : y avait du foie gras etc... On s'est dit que c'est sympa les prix parce que ça permet d'inviter des jurés, parfois des gens qu'on connaît, qu'on aime bien ; pour avoir des invités. C'était le cas-là mais on peut aussi avoir des invités avec leurs films ou les inviter parce qu'on a plaisir à les voir au festival, donc on a arrêté les prix. Tout le monde veut donner des prix... Moi j'avoue que je suis assez indépendant de l'adoration des prix, même à Cannes. Je trouve que ce qui est intéressant c'est plutôt de voir – comment dire – on a plutôt envie de donner un prix au jury ou pas. Ou un bonnet d'âne en fonction des films qu'il va choisir d'honorer.

Là, on a deux ou trois des plus beaux films de Cannes qui n'ont rien eu. On les a pris au festival. Donc ça ne prouve rien. Et puis, ne pas donner de prix, ça veut dire qu'il n'y a pas de compétition, même si les enjeux ne seraient pas très gros ici. Pas de compétition, ça veut dire qu'on crée les meilleures conditions pour la rencontre entre les films et les spectateurs mais aussi entre les professionnels qui se retrouvent ici avec plaisir, sans aucune arrière-pensée. Le prix, pour nous, c'est d'être sélectionné, voilà. Après tout, c'est déjà pas mal. L'autre prix c'est pour ceux qui viennent, qui peuvent accompagner leur film. 

On le faisait l'an dernier, mais on le systématise cette année, on fait un petit studio d'interview. Ensuite cet interview de 10-12 minutes sera à la disposition de toutes les salles de nos réseaux -et d'autres qui le demanderont- comme complément éventuel pour accompagner le film lors de la sortie. Puisque les réalisateurs ne vont pas partout évidemment.
Marguerite et Julien a été chroniqué sur MTXOS

Quel est votre film favori cette année ?

J'essaye de garder une réserve. Disons, y a une dizaine de films dans les 51 que je trouve quand même très nettement – pour moi, y a pas de vérité universelle... Dans les films de Cannes, y a le Jia Zhangke [Au-delà des montagnes] le Moretti – j'adore le film de Moretti [Mia Madre]; le film de Hou Hsiao-hsien [The Assassin]; j'aime bien – j'aime beaucoup finalement le film de Valérie Donzelli qui avait été lynché à Cannes, Marguerite et Julien. Et puis, dans ceux qui n'étaient pas à Cannes, je suis très très fier du nouveau film de Finkiel, qui est extraordinaire [Je ne suis pas un salaud]. Que je trouve – il faut prendre l'habitude – que je trouve extraordinaire. Mais il est tellement extraordinaire que beaucoup de gens passeront à côté, je pense. Il est très complexe avec une apparence simple – on peut y projeter des schémas très simplistes dessus alors que si on regarde comment le film travaille, sur une vraie matière de narration, de cinéma... le travail de mise en scène... ça a la rigueur de Fritz Lang.

Qu'est ce qu'on peut vous souhaiter pour la suite ?

D'abord d'être tous là pour continuer. Qu'il y ait des films qui répondent à nos attentes. Y en a quand même ; selon les années... On est tributaires de ce qui se fait. Y a moins de films français qu'avant quand même, moins de propositions, enfin moins de films qui nous intéresse en tous cas. Il s'en produit peut-être autant encore mais ils relèvent pas de notre festival.
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Fin des questions. Arrêt de l'enregistrement. Mais la conversation continua quelques instants de manière informelle, aidée par le plaisir insatiable qu'Alain Bouffartigue a de parler du cinéma et de son festival.

Entretien réalisé par Valou. N'hésitez pas à donner votre avis.

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