Y a-t-il un problème chez Lucasfilm ?

Avant la sortie du Réveil de la Force, tout semblait encore possible. Nous attendions fébrilement la venue de la nouvelle trilogie comme celle du père Noël. L'excitation suscitée par la continuation de l'histoire de Star Wars n'avait pas son pareille. Désormais, trois nouveaux films sont sortis sur les écrans et le désir de découvrir la fin de la trilogie s'est particulièrement émoussée depuis Les Derniers Jedi, qui suscite un spectaculaire accueil négatif sur internet. Il est ainsi temps de faire un premier bilan de la gestion de la franchise galactique au cinéma.

La valse des pantins

- Time is money

Engagé sur le scénario de l'épisode VII, Michael Arndt, scénariste qui a prouvé ses aptitudes sur Little Miss Sunshine et Toy Story 3 - excusez du peu - fut remercié fin 2013 pour ne pas être conforme aux rendements exigées. La patronne de Lucasfilm le présente comme un scénariste aimant s'immerger dans une histoire alors que le temps ne le permettait pas. Ici, c'est Lucasfilm, pas Pixar - on est pas là pour écrire le scénario parfait. Six mois supplémentaires furent tout de même accordés à J.J Abrams, rejoint par Lawrence Kasdan, pour arriver au bout du processus d'écriture.

La sortie fut repoussée de l'été à noël 2015 alors que, selon une rumeur, le réalisateur de Star Trek réclamait une sortie décalée à 2016, suite aux déboires d'écriture - qui se ressentent toujours sur le produit final.

Ardnt, Kasdan, Abrams

Il est dit que le scénariste évincé avait écrit les traitements des trois films de la trilogie, avant de se lancer dans la rédaction de l'épisode VII. Toutefois, il n'est pas crédité au générique des Derniers Jedi, contrairement à celui du Réveil de la Force, ce qui prouve que son travail fut ignoré pour l'épisode VIII. Cette première décision compliquée de Kathleen Kennedy pourrait avoir été la plus importante de la postlogie...

- Spin-off the record
 
Le problème de production le plus spectaculaire chez Lucasfilm eu lieu quand le duo de réalisateurs Miller & Lord a été viré de Solo - A Star Wars Story, après cinq mois de tournage. Les habituels différends créatifs ont été évoqués mais on raconte plus précisément que la production ne supportait pas la méthode des réalisateurs de 21 Jump Street, trop portés sur l'improvisation, pas assez respectueux du scénario à leur goût. Pourquoi les esprits qui ont réussi à subvertir d'imposants films de commande, tels que Lego - The Movie, ont donc été embauchés ? Le courant ne passait visiblement pas entre Kennedy et le duo, le geste de la première ayant été son ultime recours pour reprendre le contrôle.

Ron Howard

Appelé à la rescousse pour terminer le tournage, l’inoffensif Ron Howard a beau avoir inondé la toile de photos des coulisses pour attendrir le fan, la question persiste : y a-t-il toujours un intérêt à voir ce spin-off sur Han Solo sans la vision des iconoclastes Miller & Lord ? On murmure maintenant que 80% du film a été retourné, preuve que la vision du réal' de Da Vinci Code correspond plus aux attentes de Lucasfilm, prêt à exploser le budget pour (re)faire le film à son goût. La fin du tournage a été annoncé mi-octobre pour une sortie en mai... A titre de comparaison, Le Réveil de la Force finissait son tournage 13 mois avant la sortie du film; Les Derniers Jedi, 17 mois avant. Il se murmure même que Disney ne se fait pas trop d'illusions sur le film en préparation, ne s'attendant pas à rencontrer un franc succès.

Cependant, avant que Solo ne soit programmé comme le spin-off post-épisode VIII, Josh Trank, réalisateur révélé par Chronicle à qui on confia le reboot des Quatre Fantastiques, était rattaché à un film qui devait sortir à la place. On dit qu'il était centré sur Boba Fett, ce qui allait bientôt être annoncé au monde, au point qu'un teaser était prêt à être diffusé à la Star Wars Celebration en 2015.

Pourtant, en mai de la même année, moins d'un an après avoir été annoncé à la tête d'un film de l'univers Star Wars, Josh Trank quitte ses fonctions, prétextant vouloir travailler sur des idées plus personnels après les Quatre Fantastiques. Il remercie au passage Lucasfilm et parle d'une des décisions les plus compliquées de sa vie. Derrière le vernis de ces déclarations, on peut supposer qu'un des producteurs du spin-off en question, Simon Kinberg, a quelque chose à voir avec ce qui ressemble à une éviction du jeune réal' de Chronicle. Kinberg, grand manitou de la saga X-Men chez la Fox, aurait œuvré pour le renvoi de Trank après une très mauvaise collaboration entre les deux hommes sur le tournage des Quatre Fantastiques. Le film super-héroïque, unanimement conspué, confirme facilement de gros conflits de visions artistiques.
Ayant perdu confiance dans le réal' jadis prometteur, Lucasfilm aurait alors mis fin à leur contrat commun. Josh Trank était-il le réalisateur ingérable qu'on rapporte ? Ou était-il trop têtu au goût de ses supérieurs ? Son tweet éphémère où il regrettait amèrement sa vision du film Marvel, pour toujours disparue, le désigne comme martyr de l'ingérence du studio. Il apparaissait aussi comme une tête brûlée, prêt à rompre le silence des coulisses. Pas sûr que c'était conforme aux attentes de Kathleen Kennedy.

- L'imposteur

Enfin, le dernier départ en date est celui de Colin Trevorrow dont le divorce avec Lucasfilm - officiellement, décidé d'un commun accord - fut un  soulagement pour une partie des fans. Jurassic World a beau avoir déchiré le box-office, il est écrit avec une telle désinvolture, enchaînant des choix de scénario éculés et indéfendables, qu'on ne peut trouver à le défendre que dans son caractère méta, épisodiquement réjouissant. Mais ce n'est qu'un avis personnel et, à Hollywood, avoir mis K.O le box-office fait de vous le meilleur candidat pour réaliser l'épisode IX. Ou presque.

Edwards, Miller, Lord, Trevorrow
Au tout début de l'été 2017, Colin Trevorrow sort sur les écrans The Book of Henry, petit film tourné en un mois avec Naomi Watts et Jacob Tremblay, la très jeune révélation de Room. A la surprise générale, les critiques lynchent le film au point qu'il devient une immondice dont on se moque.
Le Guardian titre : "The Book of Henry est un film catastrophiquement horrible. Tout le monde devrait le voir". The Independent parle de lui comme du" film de l'année qu'on aimerait ne pas avoir vu" et ironise en précisant qu'il provient du réalisateur "sur le point de réaliser d'un des plus gros films de tout les temps".

 En effet, laissée interdit, la planète Star Wars rit jaune. Peut-on faire un film si mauvais en étant le nouveau golden-boy d'Hollywood ? Son licenciement de Lucasfilm nous autorise, fort heureusement, à pencher pour la réponse négative. Outre la remise en question de ses capacités de réalisateur qui ont dû peser sur la balance, on rapporte que c'est le comportement de Trevorrow qui a amené Lucasfilm à s'en séparer. On n'outrepasse pas les consignes de Kennedy.

Le réalisateur s'est-il révélé "insupportable", comme une source qui a collaboré avec Trevorrow le déclare ? Cette source anonyme présente Miller, Lord et Trevorrow comme de jeunes réalisateurs trop sûrs d'eux, pensant pouvoir contredire Kennedy. La productrice aurait-elle joué de malchance ? Aurait-elle été une très mauvaise recruteuse ? Lui aurait-on imposé ces réalisateurs ? Ou est-ce que le problème vient de l'autre côté, dans un management trop rigide, étouffant ? J.J. Abrams et Rian Johnson ont répété avoir eu une liberté créative totale mais, étant désormais engagé sur un nouveau projet avec Lucasfilm, leur déclarations sont à prendre avec des pincettes. Que ces réalisateurs évincés aient agi de façon irréprochable ou non, on peut facilement déclarer que Lucasfilm ne fait pas dans la politique des auteurs : les réalisateurs sont interchangeables dans la confection d'un blockbuster de la marque Star Wars. 

La folie des grandeurs

Rian Johnson & Mark Hamill
- On verra au montage

En 2016, Rogue One et Suicide Squad - tout comme Les Quatre Fantastiques de Josh Trank avant eux - donnèrent aux cinéphiles l'occasion d'entrevoir à quel point des reshoots peuvent changer un film. Regarder les bandes-annonces de Rogue One, c'est entrevoir un film qu'on ne verra jamais, à jamais réarrangé par une grosse session de reshoots - supervisée par Tony Gilroy, crédité en tant que scénariste. Que Lucasfilm ait poussé Edwards sur la touche pour pouvoir modifier Rogue One à leur guise est une théorie qui se tient. Toutefois, les reshoots de Rogue One étaient-ils simplement relatifs à la façon de procéder de Gareth Edwards ? Tony Gilroy a-t-il juste épaulé Edwards, comme on l'a entendu dans la presse ?

Selon ce dernier, ces reshoots furent une marque de soutien de Lucasfilm envers sa vision du film, qui se devait d'être agrémenté dû à une profusion de directions possibles au montage. D'autres sources concordent pour dire que personne ne connaissait par avance la teneur du film, tant le tournage s'apparentait à tourner plusieurs versions de chaque scène. Se reposer à ce point sur une écriture au montage pour un projet de cette ampleur a de quoi laisser baba. Comment Rogue One a pu se tourner sans direction dramatique précise alors qu'on reproche à Miller & Lord de faire trop de hors-piste ?

C'est ce qui, semble-t-il, à pousser Alexandre Desplat à quitter le navire, à trois mois de la sortie. Le compositeur français évoque le retard croissant de la post-prod' qui l'obligea à renoncer pour pouvoir travailler sur Valerian. On évoque aussi un homme, agacé, incapable de satisfaire les nouvelles exigences de Disney sur la réorientation du film dans le temps imparti. Il fut remplacé au pied levé par Michael Giacchino, pour une bande-originale finale jugée peu inspirée.

Au centre, Gareth Edwards

En fin de compte, ce manque de direction globale préétablie se ressent fortement dans le produit final, cruellement inconsistant au niveau de ses personnages et terriblement mal raconté. La dernière apparition de Vador en machine à tuer impitoyable, exemple d'ajout issu des reshoots, reste complètement incohérente pour le propos du film censé célébrer la Rébellion, mais enchante le public qui repart à moindre frais avec une image badass d'un personnage iconique. Godzilla, le précédent film de studio de Gareth Edwards, tout aussi tristement exécuté, ne permet pas de mesurer une différence de résultat suffisante pour supposer une ingérence de Lucasfilm sur le produit final. Il semblerait que Rogue One soit resté fidèle à la vision de Gareth Edwards, précisément parce qu'il n'en avait pas au départ. Sa méthode pourrait être la cause des importants frais de reshoots, de la perte du compositeur et de l'échec artistique du film. Fallait-il lui faire confiance ? La réception globale et les résultats au box-office, très bons, apportent des solides arguments.

 - L'enfant roi

Que s'est-il passé avec Rian Johnson ? Avant la sortie de l'épisode VIII, on disait Lucasfilm très satisfait des Derniers Jedi, prêt à reconduire le réalisateur pour l'épisode IX à la place de Colin Trevorrow. Finalement, c'est une trilogie entière qu'il aura la charge de superviser. La confiance est totale, pourtant le travail du réal' de Looper est loin d'être indiscutable.

(spoilers des Derniers Jedi dans les deux prochains paragraphes)

Son manque d'ambition avec le matériau saute aux yeux : Finn, embarqué dans une aventure complètement inutile aux autres intrigues du film, fait du surplace; Ben Solo change juste de statut hiérarchique; Poe conduit en vain une mutinerie mais retrouve une position de leader; Rey a appris qui était ses parents. Le film semble être un épisode de transition où rien de bien définitif ne survient, n'étant pas guidé par les arcs des personnages.

Star Wars 8 décolle le temps d'une seule scène (Rey et Kylo Ren ensemble : what next ?), le reste consiste en des diversions scénaristiques (Canto Bight, Amiral Holdo, le refus de Luke) et à des péripéties recyclées de la trilogie originale (introduisons-nous dans le vaisseau impérial, faisons exploser l'arme qui tire des lasers, échappons aux fighters avec le Faucon...). Bref, le scénario est loin d'être satisfaisant pour un divertissement efficace. On ne peut s'en prendre qu'à Rian Johnson, seul scénariste au générique. Pouvait-il faire mieux dans le temps imparti ? Le décalage de sept mois de la sortie du film peut vouloir dire que le scénario n'était pas prêt à temps pour lancer la production comme prévu.

Rian Johnson

En réécrivant les acquis du premier film, il se veut transgressif mais il rend la trilogie hétérogène, inconsistante. Il envoie valser les attentes installées par Le Réveil de la Force, comme un signe d'indépendance, mais à quel prix ? Il n'y avait que deux films pour espérer répondre aux (trop) nombreuses questions laissées en suspens dans Le Réveil de la Force. Ce n'est pas le sujet de Johnson, qui condamne l'épisode VII a avoir cyniquement lancé des pistes, sans volonté de les explorer. La liberté en tant que scénariste de Rian Johnson semble avoir été totale. Sûrement guidé par la consigne "cette fois, surprenez-les", Rian Johnson l'aura suivi aveuglément jusqu'à oublier qu'il ne créait qu'un tiers de contenu, ne posant pas d'horizon d'attente neuf pour le dernier film. J'en viens à penser qu'un épisode X va voir le jour, pour avoir le temps de créer des situations excitantes et d'en extraire tout leur jus. Autrement, Abrams aura à faire un film de 3 heures pour espérer emmener les personnages à des endroits intéressants dans le seul épisode IX.

Comment Rian Johnson a pu faire joujou avec ce deuxième film sans que vienne s'interposer Kennedy, responsable de présenter une postlogie cohérente ? J.J. Abrams, producteur exécutif, a-t-il eu son mot à dire ? Y a-t-il quelqu'un qui chapeaute cette saga, avec une direction précise en tête ? Michael Arndt nous manque soudainement.


Bref
Kathleen Kennedy

En prenant un peu de recul, la gestion cinématographique de Star Wars n'a ni queue ni tête. Les spin-off, ces films débarrassés des contours mythologiques qui font le sel de Star Wars, sont de vastes espaces de création où tous les genres peuvent se mêler. Rogue One fut une tentative de film de guerre post-Greengrass où Gareth Edwards semble avoir expérimenté une méthode de travail très spéciale, non sans répercussions. Quelle fut donc le problème avec la vision de Miller & Lord ? Qu'allaient-ils abîmer avec ce standalone qui n'a pas à s’embarrasser d'une cohérence de ton, de thématiques avec la saga principale ? Allaient-ils froisser les fans ?
De son côté, Rian Johnson est en odeur de sainteté au Skywalker Ranch et n'a pas été embêté par ces considérations en écrivant le dernier opus de la saga iconique. Ainsi, Lucasfilm a échoué là où il devait être sur ses gardes et s'est montré intraitable là où il pouvait lâcher du lest. Tout ne serait question que de relations personnelles ?

Imaginez une franchise premium qui sait se faire attendre et délivre une marchandise de qualité, au lieu de succomber à une logique productiviste qui usine un film par an. Imaginez une saga cohérente, portée par un esprit créatif, plutôt que par des réal' qui tire la couverture avec des visions contradictoires (Abrams aurait dû faire la trilogie entière ! Son retour sur le IX est réconfortant mais aussi tellement rageant). Imaginez un studio qui engage des réalisateurs pour leur talent plutôt que pour leur docilité ou leur côte sur le marché. Ces choses-là existent. Dans une galaxie lointaine, très lointaine...

Valou

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