Le Réveil des Fans - Réflexions post-Star Wars 7
Le
Réveil de la Force partage
de nombreux points narratifs avec le premier Star
Wars
de 1977. C'est un constat sur lequel tout le monde est allé de son
commentaire, jusqu'à devenir LE point négatif de ce septième
épisode. Essayons de voir pourquoi. Bien
que les mots « Star » et « Wars » confèrent
au film un statut hors-du-commun dans la production hollywoodienne -
il n'y a qu'à observer les proportions médiatiques surréalistes
que prend chaque sortie de film de la saga pour s'en convaincre -
l'approche créative du Réveil de la
Force s'inscrit dans un phénomène
plus global dans l'offre actuelle.
LA
FOI EN LA NOUVEAUTÉ EST-ELLE MORTE ?
En
2015, Star Wars
et Jurassic World
ont été les gagnants de la guerre du box-office. Pourtant, les
deux plus gros succès de 2015 sont des films qu'on avait déjà vu.
C'est caricatural certes, mais osons reconnaître que les deux films
ont en commun d'avoir été réalisé par des fans, tellement
soucieux de rendre hommage au film(s) originel(s) de leur saga
respective, qu'ils ont simplement proposé leur
version du film adoré. Abrams
ne cache pas son admiration pour le film de George Lucas, tout comme
Trevorrow pour le film de Spielberg, qu'ils encensent pour des
raisons équivalentes : avoir proposer une expérience virginale
de cinéma. Cependant, quand on aime quelque chose, on est très peu
amené à vouloir qu'elle évolue.
J.J.
Abrams est d'ailleurs l'incarnation du cinéaste-fan car, avant de
proposer sa version du Star
Wars
de Lucas, il avait réalisé Super
8,
un film qui suinte l'hommage à Spielberg par tous les pores. Ces
réalisateurs sont avant tout des disciples soucieux de perpétuer ou
de recréer. La récupération de concept-arts
de 1977 pour créer les décors du Réveil
de la Force
est un parfait exemple de cette posture. Pourquoi assiste-t-on à ce
phénomène ? Pourquoi l'héritage de la génération du Nouvel
Hollywood se révèle écrasant pour celle aux commandes ? Il y
a là quelque chose de profond et de significatif dans la création
contemporaine. En effet, 2015 semble être l'acmé du syndrome
post-moderne. On a fini d'inventer, semble-nous dire Star
Wars VII
et Jurassic
World ; l'avant-garde
appartient au passé ; on a asséché les possibilités
d'invention ; remettre au goût du jour les produits du passé
est la seule chose à faire.
POURQUOI
VA-T-ON (DÉSORMAIS) AU CINÉMA ?
Cette
caractéristique commune aux deux réalisateurs n'est pas là par
hasard. Quand on parle du tentpole d'Universal et de Disney,
il faut se rendre à l'évidence : ces films, visant une
rentabilité maximale, sont créés dans le but de répondre aux
attentes du public.
Continuation de la storyline du Retour du Jedi, direction artistique se réclamant de la trilogie originale, "Chewie, we're home" d'un côté, nombreux effets-miroir et un pitch très ressemblant à l'original de l'autre, la promotion des deux méga-succès de 2015 était axé sur la fidélité au(x) premier(s) film(s). Il faut dire qu'Universal et Disney avaient pour objectif de reconquérir le public pour lancer une franchise solide. Ils ont ainsi joué la sécurité. Après des suites avec lesquels le public s'est senti floué, Hollywood produit exactement ce qu'il a aimé, en essayant de reproduire la recette des premiers films. Quitte à oublier ces mauvaises suites pour réaffirmer une sincérité artistique. Exit Le Monde Perdu et Jurassic Park III, Jurassic World n'évoque que le volet chéri par le public. Même idée pour la prélogie, absente du Réveil de la Force. Terminator Genysis, qui revisite le premier et deuxième volet en faisant fi de suites suivantes, utilise un paradigme strictement identique.
La
promotion de Star Wars VII a matraqué cette idée de retour
aux sources, jusqu'à ce que cela devienne inquiétant. Une nouvelle
Étoile de la Mort ? Une autre planète de sable ?
Finalement, ce qui pouvait le plus inquiéter ne trompa pas. Mark
Hamill, dans la featurette promotionnelle diffusé au
Comic-Con, avait même révélé le pot aux roses, en se rattrapant
tant bien mal : "Nothing's changed... I mean,
everything's changed but nothing's changed". Ce retour aux
sources a pris un air de récompense, présenté comme une procédure
logique, évidente, méritée. Le vrai Star Wars
était de retour, en opposition aux faux Star Wars - les mauvais, bien sûr.
L'habileté du mécanisme
promotionnel de Star Wars VII
mérite qu'on s'y arrête un peu. La featurette
mettait le doigt sur le fait que travailler sur Star
Wars avait rendu l'équipe heureuse -
"Everyday I come to work
smiling". Les témoignages
recueillis associés à la musique au piano apportaient une dimension
sacrée à Star Wars.
Nous n'étions pas face à un film, mais face à une entreprise bien
plus signifiante. En adoptant une rhétorique de fan, la promo
devient lyrique - combien de fans ont pleuré devant la deuxième
bande-annonce ? - et brouille les repères entre instances créatrices
et public. Fait par des amoureux de Star
Wars, ce Réveil
de la Force prenait un air
d'association caritative. Allez supporter Star
Wars, tout le monde l'adore.

Cette
"fanitude" ne se concentre pas uniquement dans le discours
promotionnel, il irrigue le film. Les nouveaux rejetons de la saga à
dinosaures et de la Guerre
des Étoiles sont
remplis de clins d’œil, d'easter
eggs qui
s'adressent aux connaisseurs. Le film a un discours privilégié avec
ses fans, qu'il récompense par un "visionnage augmenté".
En effet, du plaisir supplémentaire accompagne l'identification des citations éparpillées pendant le long-métrage.
On
pourrait dire que les deux champions au box-office sont conscients du
regard des fans, mais je pense surtout qu'ils contribuent à le
former. Certes, les inoffensifs clins d’œil échapperont à
beaucoup pendant le visionnage, mais internet se chargera de toute
façon de les commenter et de les répandre. Même les blagues pour
happy-few vont donc permettre d’agrandir considérablement le
cercle de ces derniers. Avant tout, la construction d'effets sur le
retour de certains éléments iconiques et assimilables par tous
(Faucon Millénium, T-Rex..) a un effet prosélyte. Cela permet de
forcer l'adhésion, de se sentir concerné par l'hommage. Incorporer
une rhétorique de fan fait qu'il semble aller de soi d'aimer les
films visés. Nous sommes amenés à célébrer aussi ces come-back. Le film est fan de Star Wars, pas vous ?
Ainsi, je suis persuadé que Jurassic World est responsable
d'une nette inflation de l'amour de Jurassic Park que nous
avons pu observer avant la sortie du film. Jurassic World,
par son aspect ouvertement porté sur l'hommage, légitime une
affirmation du sentiment de fan envers le film visé.
Ce discours de fan, porté sur l'hommage et accompagné immanquablement d'une pointe de méta, est une évolution déterminante dans le cinéma mainstream. Ici a résidé la clé pour fédérer le public, bien plus qu'une tendance au remake. Il y a fort à parier que les studios vont de plus en plus utiliser cette formule qui assure un visionnage augmenté, propage la "fanitude", tout en remplissant le produit de valeurs hors-film implacables - à savoir le rêve de tout entreprise capitaliste.
A
quel point la saveur de madeleine promis par les deux films ont
garanti leur succès ? Y a-t-il un lien direct entre satisfaction des
attentes du public et bons résultats au box-office ? C'est difficile
de répondre, toutefois on peut se demander après cette
démonstration : va-t-on
désormais au cinéma pour retrouver ce qu'on connaît déjà ?
La nostalgie est-elle une valeur commerciale déterminante pour le
public des années 2010 ? Faut-il voir une preuve de l'infantilisation de la population ? Et enfin, à quel point l'offre modèle la demande ?





Très intéressant j'adhère totalement cela résume totalement mon ressenti. Utiliser une vielle recette jusqu'à l'indigestion pour assurer la rentabilité et cette analyse d'offre modélisatrice de demande me désole. Merci
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