Les Soprano (David Chase - HBO)

 Aujourd'hui, Game of Thrones, série de tous les records, fait vibrer une audience mondiale chaque printemps. Pourtant, l'heureuse chaîne productrice du show, HBO, affiche toujours Les Soprano, série de gangsters débutée en 1999, comme son standard. Que vaut vraiment cette série culte, intimement associée à l'âge d'or des séries initié à la fin des années 90 ?

Être parrain de la Mafia du New Jersey et consulter une psy. Voilà le paradoxe qui sert de point de départ à la série de David Chase. De ce postulat de base, on peut identifier à quelle sauce se goûte le show qui questionne la place de l'homme moderne, écartelé entre les attentes d'une société traditionnelle et l'affirmation de sa sensibilité. La série se situe à une période où la Mafia a quitté sa période faste, rongée de l'intérieur par l'affaiblissement de ses principes. Ce microcosme en pleine mutation s'inscrit dans une communauté italo-américaine, que le show s'applique à présenter avec précision et nuances. Beaucoup de thèmes sont évoqués, allant des préjugés que subit cette communauté jusqu'à la récupération par le marché de son savoir-faire. Qu'on se le dise, il sera désormais difficile de faire plus définitif sur la Mafia et sur l'immigration italienne.

Quittons le background imposant de la série, qui la consacre parmi les séries adultes les plus denses, pour nous intéresser à la matière même. L'écriture des personnages, toujours à la recherche de la nuance, de la complexité, est très intéressante. Cela se vérifie principalement sur des rôles secondaires où on nous présente un stéréotype pour mieux sonder sa complexité. Le sous-fifre assigné aux taches ingrates devient un personnage pilier, au voyage émotionnel très intense. La femme obèse est d'abord la cible de blagues, avant qu'on nous présente sa souffrance et celle de son mari aimant.
De manière générale, l'écriture est très soignée, d'une maîtrise impressionnante, amenant les personnages à traverser des émotions complexes. Pour les transmettre, on peut compter sur James Gandolfini a.k.a Tony Soprano qui habite son personnage avec une aisance dingue. Il est touchant de justesse et déclenche nerveusement des petits rires pleins de tendresse. Edie Falco a aussi complètement disparu derrière son personnage - ne reste que Carmela Soprano. Le reste du casting est impeccable.
L'intelligence de l'écriture se manifeste également par un discours méta toujours savoureux. Principalement aux débuts de la série, les auteurs rendent hommage aux films qui nourrissent cette dernière, ceux de Scorsese en tête, au travers de dialogues entre personnages. Ces dialogues sont rendus intéressants par le fait que ces acteurs ont parfois participé aux films cités (12 acteurs des Soprano jouaient dans Les Affranchis). La cinéphilie des Soprano est palpable : des films sont cités, mentionnés, regardés, commentés à tout va.
L'autre versant de sa dimension méta réside dans son discours sur la création. De la genèse d'un projet à l'avant-première en passant par les fricotages hollywoodiens, nous suivons sur l'intégralité de la série la production d'un film, avec le portrait acerbe de l'industrie du cinéma et le lot de caméos que cela implique.

Histoire de mafia oblige, la série est remplie de règlement de comptes ou d'intimidations au potentiel cinématographique évident. Ces moments clés sont toujours de beaux moments d'inventions, où écriture et mise en scène culminent. En effet, de grands moments de cinéma parsèment les six saisons. La série est le théâtre d'expérimentations de scénario (rêves, mise en abyme) à se décrocher la mâchoire. Avec sa métaphore sur la mort, incluse dans un de ces épisodes-concept, le début de la saison 6 atteint des sommets de poésie. Poésie, émotion – parfois très intense (S3E13 ! S6E14) - mais surtout humour, constamment présent, traversant tous les personnages d'un flot organique, Les Soprano disposent d'ingrédients de qualité pour être une série attachante, qui laisse un certain vide à la fin du visionnage.

Toutefois, malgré toutes ces qualités, on ressent une certaine mécanique, comme pour une horloge bien réglée, toujours apte à donner l'heure juste, mais sans surprise. Jouant souvent avec l'ellipse entre les épisodes, surtout à ses débuts, Les Soprano peut ressembler à une série semi-feuilletonante. Un confit est présenté au début, il sera réglé à la fin. Les enjeux qui courent sur une saison entière sont grosso modo interchangeables chronologiquement. En 86 épisodes, les cliffhangers de fin d'épisodes se comptent sur les doigts d'une moufle. En cela, Les Soprano ne sont pas une de ces séries trépidantes, à la dimension divertissante très prononcée. Moins une œuvre traversée d'un dessein évident qu'une chronique arrêtée par défaut, la série de David Chase manque parfois de mordant, et le relatif manque de gradation des enjeux est un peu dommage pour une série de cette envergure.
Plus tard, une série comme Breaking Bad a su prendre le meilleur des Soprano, en faisant cohabiter dimension auteuriste et narration haletante. L'influence de la série HBO dans celle de Vince Gilligan crève les yeux. Un anti-héros à la vie de famille bien rangée, un business illégal, un adolescent compliqué à gérer - qui porte le nom de son paternel, une relation d'amour/haine avec un junkie en rémission... Tony Soprano introduit Walter White sur de nombreuses manières.

Étude d'une communauté, d'une culture underground, d'une famille, d'un personnage, Les Soprano sont d'une épaisseur incontestable, ce qui lui donne - aidé par son écriture de qualité premium - le même prestige critique qu'un gros morceau de littérature classique. Une série qui s'apprécie le petit doigt levé donc, qui peinera sûrement à convaincre les amateurs de récit gonflé aux hormones. Satisfaisante ou frustrante, cela dépendra des attentes que vous placez dans une série. Néanmoins, Les Soprano reste un morceau d'histoire télévisuelle à l'héritage considérable...



Valou 

Commentaires

  1. Chouette article pour ce morceau historique de la télévision, des personnages forts, des dialogues au cordeau, et cette texture mystique en toile de fond, quelle expérience ! Comme tu le dis, cette série laisse un vide après visionnage, surtout après son final qui nous laisse avec délice sur le chemin de l'interprétation.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Un sacré farceur ce final. Je m'attendais à vivre quelque chose de clivant, connaissant la réputation de cette dernière scène, mais j'ai quand même réussi à être surpris ! En tous cas, cette conclusion est l'ultime preuve du caractère très "adulte", sans concession grand public, de cette série.

      Supprimer

Enregistrer un commentaire

Articles les plus consultés