Le Hobbit ne fait pas le moine

J'ai enfin découvert le deuxième volet de la saga du Hobbit, titré La Désolation de Smaug, après l'avoir volontairement évité lors de sa diffusion en salles. En effet, très refroidi par un médiocre premier épisode qui m'avait fait entrevoir l'arnaque derrière l'entreprise d'adaptation du Hobbit, j'avais décidé de ne pas me faire avoir une seconde fois... Aujourd'hui on en entend de nouveau parler avec un troisième épisode qui change de titre (plus accrocheur) au moment où le second volet sort en vidéo. Ce récent visionnage m'a fait germer des pistes de réflexion que j'aimerai développer et partager sur ce blog.

Pourquoi se rappellera-t-on du Seigneur des Anneaux et pas du Hobbit ?

Quand New Line, à l'orée des années 2000, lance la production du Seigneur des Anneaux, le risque est énorme. Peter Jackson est inconnu du grand public et n'a jamais conduit une grosse production. Sur le papier, Le Seigneur des Anneaux c'était trois films au budget colossal tournés en même temps, sans star, d'après des livres réputés inadaptables. Sans le succès commercial que nous lui connaissons, bien des choses auraient été différentes. Au final, Le Seigneur des Anneaux, malgré de nombreux défauts, est une proposition de cinéma à l'ambition et à l'audace incroyables, dans sa construction narrative rappelant celle d'un roman (différentes temporalités, changements de rythme) comme dans sa direction artistique.

Depuis les années 2000 les studios ont durci leur politique, cherchant à produire des films où le risque de plantage est moindre. D'où une prolifération de films dérivés d'univers que le public connaît déjà et peut facilement identifier. La sortie du Hobbit s'inscrit dans cette tendance : c'est avant tout un produit dérivé du Seigneur des Anneaux plus qu'un film à l'identité propre. Le même traitement épique est appliqué à une histoire qui ne s'y prête pas, d'où un résultat qui ne prend pas. Fresque sombre et mature ou conte léger pour enfants, on ne sait plus très bien ce qu'on a devant les yeux.

Peter Jackson : néo-George Lucas ?

Le retour aux commandes de Peter Jackson après le départ de Guillermo Del Toro ne fait que confirmer le manque de prise de risque du projet. En signant de tels films, Jackson a cessé d'être le le fan-boy gâté de l'époque du Seigneur des Anneaux ou de King Kong, dont le projet de remake constituait un rêve de gosse. Son Hobbit a nettement perdu en ambition artistique, et il est devenu l'artisan de cette entreprise commerciale sans saveur.

A mes yeux, il aurait du savoir s'arrêter. En effet, Le Hobbit prouve qu'il a grand besoin de se renouveler, car son travail sur ces films frôle l'auto-parodie. Il a complètement succombé aux possibilités infinies des images de synthèses et laissé aller son appétit de scènes d'action hénaurmes surchargées de numérique, qui menaçait déjà dans Le Seigneur des Anneaux (la scène de Legolas sur l'oliphant est le meilleur exemple) ou dans King Kong. Regardez la scène des tonneaux dans La Désolation de Smaug (plus bas), c'est l'exemple même du trucage numérique qui s'assume.

Numérique : stop ou encore ? 

Certes, le numérique arrive à satisfaire des fantasmes visuels incroyables. La question n'est pas de savoir si les images de synthèse sont bonnes ou mauvaises pour le cinéma, car elles ont permis de repousser certains limites du cinéma et permettent de raconter des histoires inédites.
La problématique concerne son utilisation dans les scènes d'action de certains blockbusters. Si tout est faisable, à condition d'un budget qui le permet, cela entraîne forcément une concurrence entre les grosses productions qui mettent la barre de plus en plus haut... au risque de complètement laisser de côté la vraisemblance au profit de l'effet. Les images de synthèse sont utilisées de manière ostentatoire, pour nous en mettre plein la vue, même si plus grand chose ne rattache à la réalité et à ses lois physiques.  Ici, les acteurs humains se confondent avec leur doublure numérique et repoussent sans mal les limites de la condition physique humaine.

Chaque nouveau blockbuster parti à la conquête du box-office se doit de délivrer des scènes plus impressionnantes que ces prédécesseurs d'où des scènes d'action interminables et souvent absolument coupées de toute narration. Les exemples sont de plus en plus nombreux : on se souvient de Matrix Reloaded, d'Avengers, de Man of Steel... 
Le cinéma de divertissement a désormais des attributs de jeu vidéo dans sa façon parfois artificielle d'insérer l'action dans l'histoire. Dans le cas de la scène des tonneaux, on se demande l'intérêt de certains money shot, mis à part pour servir au public le quota d'images incroyables promis par ce genre de blockbuster. Et vanter les mérites de Weta Digital par la même occasion.
Cette quête du "toujours plus" risque de poser cette question : vu qu'il n'y a plus de limite pour représenter l'impossible, qu'est ce qui impressionnera désormais le spectateur ? Cette escalade vers le spectaculaire ne risque-t-elle pas de blaser le public ? Surtout on peut se poser la question de la date de péremption de ces films qui ont cédé à la toute puissance du numérique, technologie qui évolue très vite.

Un manque d'ambition artistique, un réalisateur essoufflé, une utilisation dégoulinante des images de synthèse... Les raisons de l'échec artistique du Hobbit sont nombreuses à mon sens. Les films méritent toutefois qu'on s'y attarde car ils nous permettent d'analyser certaines tendances dans l'industrie du cinéma de divertissement. Attendons de voir comment le troisième épisode scellera le sort de cette saga qui a tout pour devenir une des plus grosses désillusions de ces dernières années...

Valou

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