S'est-t-on trompé sur Roland Emmerich ?
Roland Emmerich ne jouit pas d'une bonne réputation chez les
critiques. C'est le moins que l'on puisse dire. Il faut dire que ses
faits d'armes se nomment Independence Day, Le Jour d'Après ou
2012, des blockbusters très caloriques. On l'accuse, au
même titre que son confrère Michael Bay, de réaliser des
divertissements régressifs qui inondent la planète de valeurs US
rétrogrades. Pourtant, à l'inverse du réalisateur de Transformers
qui traite les codes au premier degré, le cas Emmerich prête à
réflexion. Son dernier film sorti en 2013, White House Down,
invite à reconsidérer son œuvre.
Il reste impossible de regarder White House Down sans buter
sur une idéologie qui envahit l'écran dès les premières images.
De majestueux hélicoptères traversent le ciel paisible de
Washington, suivis avec passion par une petite fille patriote, le
tout accompagné par une musique solennelle. Dans l'un des appareils
se trouve le président américain, s'appelant lui-même
« leader du monde libre » (sic).
Le reste du film est une
empilade de dialogues et situations mettant en avant ad nauseum
un état d'esprit patriote. Au premier degré, ce n'est qu'un spot de
propagande pas finaud à 200 millions de dollar. Au second degré, ça
devient un objet filmique tournant en dérision l'état d'esprit des
États-Unis. Ainsi, White House Down prend une dimension
comique insoupçonnée en ne se refusant rien dans le ridicule... filmant même une conversation entre Channing Tatum et un écureuil.
Roland Emmerich semble tester les limites de l'entendement au premier
degré des spectateurs. Il semble que le réal' allemand soit déjà parti dans l'exploration de ses limites. Déjà dans Independence Day, il filmait, pour
le 4 juillet, un speech galvanisant du président suivi de sa virée
en avion de chasse pour dézinguer de l'alien. Une séquence WTF qui
entre en résonance avec celle de White House Down, où Jamie
« Obama » Foxx tire au bazooka pendant une
course-poursuite motorisée.
Les films de Roland Emmerich peuvent donc se lire comme des films qui
ne se prennent pas au sérieux. Ou du moins qui ont l'honnêteté de
ne pas se cacher, en jetant à la figure de manière grossièrement
explicite ce qui est souvent insidieusement suggéré dans les autres
blockbusters. On peut y voir une réflexion sur le softpower
de la part d'un Allemand qui ne cache pas ses positions acerbes sur
la politique américaine. Celui-ci s'étant engagé pour la cause gay
qu'il considère comme le dernier combat des droits civils, il ne
peut y avoir que de l'ironie lorsqu'un personnage de WHD conseille à une
femme une relation avec « un membre du sexe opposé ».
Les personnages stéréotypés (le hacker mélomane dans la tradition
kubrickienne associant musique classique à déviance – filant
aussi la référence à Die Hard, le skinhead anar' forcément
salaud) et les tournures très grossières du scénario sonnent comme
des preuves de la nonchalance assumée du réalisateur, plus occupé à
vouloir détruire la Maison-Blanche de manière complètement
gratuite. Cette attaque contre un symbole du pouvoir -devenu
leitmotiv dans la filmo de Emmerich- est la preuve la plus flagrante
de subversion. Elle est d'ailleurs lisible comme telle par le public,
des applaudissements ayant accompagné la destruction du même
bâtiment dans Independence Day. Un souci de cohérence
interdit donc de voir tout le cirage de pompes des États-Unis au
premier degré. A moins que cette image -assez innocente
idéologiquement- ne soit qu'une preuve du cynisme de la formule.
Les films de Roland Emmerich affichent bien une démesure qu'il est
préférable à ne pas prendre sérieusement, mais ils sont vendus
comme des films fabriqués pour un public avide de destructions. Le
traitement des codes cultive le flou : on peut y voir un
respect au premier degré de codes usés qui ont fait leur preuves ;
ou leur application consciemment outrée afin de les tourner en
dérision. Toujours est-il que la façon de vendre les films de
Roland Emmerich implique forcément leur perception. Roland Emmerich
est cantonné à un nom associé à de précédents succès :
aucune trace d'un potentiel second degré dans le dossier de presse.
Spring Breakers est un autre exemple d'objet aux
intentions pas clairement définies pour le public. Harmony Korine a
un nom, celui d'un réal' underground aux fortes aspirations
artistiques. Pourtant Spring Beakers est passé dans les
multiplexes, comme un ersatz de Projet-X avec des actrices
Disney en bikini. Le mélange était déconcertant. Une utilisation
paroxystiques des codes de mise en scène MTV était assez
convaincant pour attirer un public non averti. D'un autre côté, le
film ne cède pas son ambition visuelle -le film est splendide- ni à
une profondeur thématique et sociologique comme sur Ken Park, de
Larry Clark. Finalement, Spring Breakers détourne les
attentes d'un film fun et dénudé que beaucoup pouvait
espérer en se transformant en film de descente en enfer très dark.
Quelque part, White House Down a aussi l'ambition de raconter
son époque : WHD c'est Die Hard adapté à la
présidence d'Obama. On reconnaît tout à fait ce dernier dans
l'image d'un président très accessible jusqu'à l'absurde. On peut
y voir aussi une réflexion sur les nouvelles technologies et le web, qui permettent à tout le monde de rêver à
son quart-d'heure de célébrité warohlien. Au premier degré, le
film fait l'apologie des nouvelles technologies comme un outil à
usage civique. En filigrane, on perçoit que c'est un moyen de
délation potentiellement inquiétant.
Formellement, Roland Emmerich n'est pas l'égal d'autres réal' de films d'action. Son contemporain Michael Bay a, par exemple, une mise en scène plus identifiable et recherchée, tandis que la façon de filmer l'action de WHD n'est pas spécialement intéressante et assez acidulée. Ce manque de recherche formelle manque sûrement à Emmerich pour être réévalué comme un réal conscient de son rôle d'entertainer de masse faisant du cinéma industriel qui cache assez de subversion pour ceux qui veulent en voir, tout en ne désamorçant jamais la possibilité de le regarder au premier degré.
J'ai la certitude d'avoir mieux saisi le paradoxe Roland Emmerich avec White House Down. Ce film pas sérieux qui a pourtant été offert à tous les militaires et vétérans de l'armée américaine le jour de fête nationale pour service rendu à la nation.* Roland Emmerich ou le champion de l'ironie ?
J'ai la certitude d'avoir mieux saisi le paradoxe Roland Emmerich avec White House Down. Ce film pas sérieux qui a pourtant été offert à tous les militaires et vétérans de l'armée américaine le jour de fête nationale pour service rendu à la nation.* Roland Emmerich ou le champion de l'ironie ?
* source Allociné
Valou



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