Gone Girl (David Fincher)
Critique sans spoiler
David Fincher fait partie de mon cercle très fermé de réalisateurs
dont chaque nouveau film constitue un événement. En effet,
difficile d'être déçu quand on regarde sa filmo, d'une étonnante
régularité. Même si ses films ont des faiblesses (une exhaustivité
maladive sur Zodiac, le côté série B assumé de Panic
Room, un discours douteux sur Fight Club...), ils
regorgent chacun d'incontestables qualités. Pas de grande surprise au fait que Gone Girl soit aussi une réussite. David Fincher,
clairement dans sa zone de confort avec ce thriller bien ficelé,
livre un film qui s'inscrit dans son œuvre avec beaucoup de
cohérence.
En étudiant, avec Gone Girl, un couple d'Américains à
priori bien sous tout rapport (le physique lisse de Ben Affleck est
utilisé avec intelligence), le réal pose un regard grinçant sur le
conformisme et le consumérisme, rappelant son film-tract Fight
Club. Plus discret; l'idée du passage insidieux d'un couple du
spécial vers le commun était déjà évoquée à travers une magnifique
scène dans Benjamin Button. Il y a aussi cette exploration de la déviance humaine, visible dans Se7en ou Zodiac. On passera sur une hypothétique louche de misogynie, lue ici et là. Et, il faut dire, déjà présente dans le cocktail Fight Club. En effet, il faut blâmer l'auteur du roman et du scénario... une femme, Gillian Flynn. Si, si.
Fincher prouve ainsi son habileté
à insuffler sa patte sur un film de commande, et transforme un film
qui avait tout pour être un simple film-du-samedi-soir en un film divertissant proposant une
réflexion sur le couple, le mariage et le conformisme des sociétés
occidentales avec beaucoup de cynisme. Le rapprochement avec Les Noces Rebelles fait en
interview et ainsi tout sauf mal placé. Il y a bien du Sam Mendes
dans cette dimension socio de David Fincher, et dans son étude de l'érosion d'un couple qui a tout pour être heureux.
De plus, Gone Girl s'affirme comme un film branché sur son
époque, particulièrement par son traitement des médias qui
rappelle celui, alarmiste, de la série Black Mirror qui
décrit, comme Gone Girl, la toute puissance de l'opinion
publique, malléable comme de la pâte à modeler. Le Fincher de
Fight Club et de The Social Network continue ainsi de
livrer un témoignage (ici très grinçant) sur son époque.
Le réal de The Game adopte un style toujours au cordeau, mais plus discret
que d'habitude. Les idées ne manquent pas, dont certaines saisissent
particulièrement le spectateur (le générique, le montage elliptique d'une scène choc) mais Gone Girl est avant tout
une nouvelle étape vers l'épure insinuée dans sa mise en scène.
Même si le film manque d'originalité dans la carrière de Fincher,
Gone Girl n'en est pas moins passionnant dans son traitement
de thèmes de société, en n'hésitant pas à aller se frotter à un
humour noir et glacé. Il est assez rare de trouver des intentions
« auteurisantes » si affirmés dans un film vendu comme
un divertissement (haut de gamme, certes). La réussite de Gone
Girl tient dans cette nature rare et donc précieuse de faire
cohabiter une intrigue de genre diablement efficace (on est secoué
par l'audace de la narration) et machiavélique (grande leçon de
manipulation du spectateur) avec une lecture à plusieurs niveaux. On sort de la salle, réjoui, avec le sentiment d'avoir été mené par le bout du nez, en premier lieu par la promotion du film qui ne révélait qu'une si petite partie de l'intrigue.
Si je devais garder qu'un commentaire, ce serait : "Du très bon travail". Même si on aurait aimé une plus grande prise de risque, avouons.
Valou



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