Idéologies dans "American Sniper"
Après le flop Jersey Boys, Clint Eastwood, 84 ans, revient plus fort que jamais avec le retentissant succès-surprise d'American Sniper. Ce biopic que devait d'abord réaliser Steven Spielberg raconte la carrière militaire de Chris Kyle, connu pour être le sniper le plus meurtrier des Etats-Unis. Le film avait nourri des discussions sur son éventuel aspect patriotique et belliciste... Connaissant pourtant chez le grand Clint une idéologie rance, j'étais parti avec l'idée que le dernier Eastwood pouvait avoir été mal jugé, lynché par des opinions peut-être expéditives. J'allais devoir juger par moi-même. Et sans conteste, American Sniper s'est imposé comme un film de guerre pourri par son idéologie.
- LE PORTRAIT FAIT DE CHRIS KYLE
J'aurai aussi pu appeler cet article "décryptage d'un film de propagande réac", en référence à un article de Première.fr défendant la thèse inverse. Pour ce fait, le premier point concerne le traitement du personnage principal, qui s'annonçait sulfureux : le sniper le plus meurtrier de l'Histoire quand même, je le rappelle ! Or, le film est construit comme une ode à Chris Kyle. Jusqu'à un ridicule générique de fin en forme de requiem.
J'entends déjà l'argument qui voudrait que le propos du film était conditionné par le vrai personnage, patriote et soldat dans l'âme. Doit-on être en empathie avec le personnage principal ? Mille fois non. Exemple : Jordan Belfort n'est absolument pas mis sur un piédestal dans Le Loup de Wall Street : Scorsese questionne les valeurs du personnage et se moque même de lui. Dans American Sniper, il n'y a pas de traces convaincantes de contestation censées nuancer le personnage, et donc le propos du film. Au détour des dialogues, les sons dissonants qui viennent faire contrepoint à ce que dit Chris Kyle sont peu investis, ce qui montre que celui-ci tient le bon rôle. Le seul signe semblant être offert à l'interprétation est seulement présent dans la scène finale, menant d'ailleurs à un épilogue qu'on entend venir avec de gros sabots.Le héros est exemplaire, avec sa femme ou sur le terrain : courtois, drôle, amoureux, croyant, modeste... bref, un saint. Cela nous donne l'occasion d'apprécier une hagiographie malsaine d'un Stakhanov des temps modernes.
- LA PRÉSENTATION DE LA GUERRE EN IRAK
Mon deuxième point concerne la vision proposée de l'ennemi. Gueules patibulaires, inserts déshumanisants, cruauté exacerbée : toute la grammaire classique servant à présenter un antagoniste se retrouve dans American Sniper. Fourbe et manipulateur, sinon cruel et barbare ou alors dangereux et entraîné -s'il ne se sert pas d'un enfant pour faire la guerre- l'Irakien n'est pas montré sous son meilleur jour. Les soldats se réfèrent d'ailleurs à certains avec de jolis mots tels que "son of a bitch" ou "motherfucker". Forcément, on rend les choses plus simples en diabolisant l'ennemi.
En allant plus loin que la question de la représentation de l'ennemi, on peut affirmer qu'American Sniper tend à légitimer l'intervention de l'armée US en Irak. En effet, c'est le 11-septembre, symbole indétrônable de la souffrance occidentale face au terrorisme, qui fait office de prise de conscience chez Kyle. D'autres raisons de l'intervention américaine ne sont jamais évoquées, si bien que celle-ci ne pose pas de problème éthique au spectateur un peu crédule. En plus de nous servir un mobile des moins crédibles, le film diffuse des leçons de géopolitiques sans équivoque. En effet, Chris Kyle avance l'argument selon lequel il se bat en Irak pour protéger ses proches aux Etats-Unis. On retrouve là l'essence du discours sur le choc des civilisations, pris au sérieux par Bush et consorts, qui prévoit la confrontation de l'Islam avec l'Occident. Au lieu de trop gamberger, American Sniper nous propose de prendre parti dans une guerre simple, légitime et nécessaire.
- L’ARMÉE RECRUTE, ENGAGEZ-VOUS
Contrairement à celle de l'ennemi, la représentation de l'armée ne souffre d'aucune zones sombres. Des rapports entre soldats suinte une virilité bête, ici jamais remis en question. Généralement l'intégration d'un personnage conscient de cette virilité dégoulinante (Redacted) ou d'un souffre-douleur (Full Metal Jacket) permet de critiquer cet état d'esprit. Dans American Sniper, ces échanges sont filmés avec complaisance et mettent l'accent sur l'ambiance de franche camaraderie. Les relations masculines y sont saines : l'armée ça rapproche ! Lorsque, à un moment, on peut s'interroger sur un agissement illégitimement violent, il est de suite contré par une scène d'interrogatoire poli et respectueux. Ainsi, même en cherchant bien, on ne trouve rien qui viendrait écorner l'image de l'armée.Je veux bien croire qu'Eastwood est une personne "anti-guerre", comme il l'a récemment déclaré en interview. En effet, le film met l'accent sur les conséquences de la guerre sur la santé psychologique et la vie de couple de Kyle. Néanmoins, le film aurait été identique s'il avait consciemment voulu diffuser une bonne image de l'armée, de la guerre en Irak et de Chris Kyle. Alors ok, ce n'est pas un crime de soutenir ce discours. En se plaçant même dans une optique relativiste, toutes les opinions se valent. Ce qui est déplorable c'est qu'American Sniper contribue à appuyer la vérité officielle, au profit du pouvoir et de ses intérêts. Le scénario semble tellement endoctriné qu'il se contente de resservir la soupe servie officiellement, sans recul critique. Je ne conçois pas qu'on puisse laisser au film le bénéfice du doute sur son idéologie et encore moins de raisonner par l'absurde, en considérant que le réalisateur penserait le contraire de ce qui est mis outrancièrement à l'image.
Au moment précis où une vague de panique djihadiste secoue les états, donnant l'Islam en pâture à l'opinion, American Sniper et son manichéisme arrivent à point pour réconforter l'Occident. Si le succès d'un film indique que le public a su y puiser ce dont il avait besoin/envie à ce moment, alors le succès d'American Sniper n'est pas de bonne augure...
Valou



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