Breaking Bad (Vince Gilligan - AMC)


Garantie sans spoiler, même si je conseille d'avoir vu la série pour lire ce qui suit.
Depuis la fin des années 90 les séries TV ont pris une nouvelle envergure ; transformation matérialisée par des productions HBO ambitieuses comme Les Sopranos et The Wire. La télévision marche désormais sur les plates bandes du cinéma en ce qui concerne les productions pour public adulte. En effet, le cinéma américain concentre de plus en plus ses dollars vers l'industrie du divertissement, axée vers un public familial ou relativement jeune, et les films plus exigeants au budget conséquent se font de plus en plus rare. Un film comme Le Loup de Wall Street, au budget de 100 millions de dollar, est devenu une exception dans le monde du financement américain. Difficile d'imaginer l'époque où Alfred Hitchcock avec La Mort aux Trousses ou, plus tard, Francis Ford Coppola avec Le Parrain raflaient la mise au box-office. On trouve cependant quelque exceptions dont fait partie Christopher Nolan. Ces films hybrides, répondant aux impératifs des films commerciaux tout en étant très personnels, sont probablement le pendant moderne des films précédemment cités.

Breaking Bad est une série qui m'a donné le tournis. Incroyable de constance dans ses enjeux de scénario, elle s'impose comme un objet entre littérature et cinéma. Contrairement à un long-métrage, le format télévisuel permet de développer une histoire et des personnages à la façon d'un roman. Il y a notamment des changements de temporalité très réussis:  à quelques moments, l'ultime saison relie futur et passé d'une manière qui m'a obligé de reconnaître la maestria du scénario.

On ne peut pas mesurer la réussite de Breaking Bad sans parler de son personnage principal, Walter White. La cohérence de la transformation de Walt fait toute la force de la série qui est d'un grand réalisme psychologique. La mutation de l'inoffensif monsieur-tout-le-monde en dangereux baron de la drogue est opérée par un insidieux glissement vers l'inhumain très bien mené. En effet, malgré ses actes de salaud, Walter White conserve ses bonnes intentions, ce qui continue de faire de lui un personnage humain et donc attachant. Bryan Cranston, qui crève l'écran, y trouve vraisemblablement le rôle de sa vie. Les autres acteurs ne sont pas en reste, en particulier Aaron Paul, très intense.


En plus d'être une série à l'intrigue criminelle comportant drames et moments de tension, Breaking Bad s'affirme comme une série intelligente qui pousse à la réflexion. J'ai été étonné de la noirceur par laquelle la série abordait le thème de la maladie dans la première saison. Le message sur la fin de vie y est courageux. La série de Vince Gilligan y va de son discours sur l'Amérique, c'est en tous cas perceptible ainsi de notre côté de l'Atlantique. Le devoir familial, une des valeurs US par excellence, pousse ironiquement Walter à violer la Loi et lui donne bonne conscience. Et que dire de l'image présentée de la Justice : l'avocat Saul Goodman est une crapule de grande envergure. Pour finir, je mentionnerai la scène furtive où Mr.White, le "Blanc", passe un marché avec un Indien. Un moment fort en signification.

Breaking Bad s'affranchit des codes de mise en scène racoleurs de certains programmes TV pour un langage plus sobre, plus cinématographique. J'aime bien le fait que la série prenne son temps et se réserve quelques moments coupés de la narration qui servent principalement à caractériser un personnage. Breaking Bad possède une mise en scène soignée, notamment grâce une photographie au poil de Michael Slovis. Mis à part des time-lapse et des POV shots qui privilégient l'effet, certains plans resteront dans ma mémoire pour leur inventivité au service du sens. Pour une série TV, c'est une qualité assez rare pour être signalée.

Un bémol ? S'il fallait en trouver un, je dirai que la série pèche au niveau des méchants. Tuco Salamanca est un personnage survolté et imprévisible un peu stéréotypé. Ce qui n'est pas le cas de Gus Fring : sa caractérisation plus complexe essaye d'apporter au genre. Mais son aspect de gendre idéal dont la froideur cache des abîmes de violence m'a semblé un peu trop fabriqué et peu crédible. Toutefois, pour près de cinquante heures de durée, Breaking Bad est impressionnant sur bien des points : un héros fascinant, une intensité narrative qui va crescendo, une qualité d'écriture constante, une réalisation intéressante, de grands acteurs... En deux mots, une oeuvre passionnante.

Valou

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