Boyhood (Richard Linklater)
Je conseille
d'avoir vu le film avant de lire la critique
A mes yeux, Boyhood
se scinde en deux parties. Pour résumer grossièrement, je dirai que
la frontière se situe quand Mason arrête d'être un enfant
(étymologiquement, celui qui ne parle pas) pour être doué d'une
conscience sur le monde.
Le traitement de
l'enfance m'a semblé trop commun et convenu. Il y manque sûrement
un degré supplémentaire de réalisme pour s'engager
émotionnellement dans l'histoire. Le film ne perce pas le mystère
de l'enfance et reste en surface, là où Tree of Life, par
exemple, réussissait un très beau portrait de cet âge. De plus, le jeu des
jeunes acteurs se fait parfois maladroit. Or, le contenu reste
intéressant grâce à des personnages plus vrais que nature (le père
joué par Ethan Hawke qui nous embarque avec son énergie
nicholsonienne; le beau-père autoritaire) et une réel empathie pour
la trivialité des situations.
Ce quotidien,
Linklater a voulu le relier avec son époque en injectant des
références culturelles comme marqueurs temporels, dans une approche
proche de celle du documentaire. Cela ancre l'enfance de Mason dans une
temporalité définie. Une bonne idée malheureusement pas très bien
exploitée. Les références culturelles tombent souvent à plat,
comme artificiellement jetées à la figure. Un hit qui passe
à la radio, un titre de film balancé dans une discussion... Le
phénomène Harry Potter, qui raconte aussi un passage à
l'âge adulte, était une piste à suivre mais la référence, peu
approfondie, fait gadget. On peut se poser la question de la
pertinence de certains choix, qui risque de mal vieillir (Lady
Gaga... Pourquoi pas le Gangnam Style !). Il faut toutefois
reconnaître la difficulté de choisir au moment présent les objets
culturels qui resteront dans les annales. L'alchimie semble de suite
plus naturelle, allant de soi, lorsque le réalisateur se retranche
vers des valeurs sûres gravées dans la culture pop, en filant la
référence à Star Wars (savoureux dialogue sur un
hypothétique Star Wars VII) et aux Beatles lors de
discussions père-fils. Bref, une première partie en dessous des
espérances. On ronge son frein, ayant espéré mieux.
Dans le derniers
tiers du film, enfin ça fonctionne. On retrouve le style rohmérien
des Before qui séduit tant, fait de personnages philosophant,
se laissant aller aux divagations de leur pensée. Ça donne un
bouillonnement philosopho-instrospectif très agréable et apporte
de beaux moments d'émotion.
En ce qui me
concerne, le moment espéré de communion entre l'écran et le
spectateur s'est fait lorsque l'âge de Mason a rejoint le mien.
Peut-être en sera-t-il différent dans quelques années. Toutefois,
cette sensation précieuse de fusionnement avec la fiction m'a
subitement convaincu de revoir mon appréciation à la hausse et
rattrape un film majoritairement en dessous de ses intentions
gigantesques.
Boyhood est
constellé de défauts, de la « boboïsation » assez
grossière du père au message conformiste post-Obama sur la réussite
sociale qui reste coincé en travers de la gorge. Néanmoins, cette proposition de cinéma, à force de trotter en tête, impose peu à peu
ses qualités. Celle d'avoir su gérer l'ellipse. Celle d'avoir
éviter l'écueil d'une vision alarmiste de la jeunesse, l'écueil
d'une mise en scène larmoyante. Un résultat imparfait, un équilibre
bancal qui va de paire avec l'improvisation, mais qui affirme toute l'ambition du projet Boyhood. Le film de Linklater n'est
donc pas le chef-d’œuvre escompté, échappant longtemps à une justesse qu'il ne trouve que vers la fin, mais on peut difficilement
résister à l'expérience inouïe proposée. C'était gagné d'avance, en quelque sorte.
Valou




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