Boyhood (Richard Linklater)

Je conseille d'avoir vu le film avant de lire la critique

Dans la pierre angulaire de sa filmographie, la trilogie Before - dont j'ai complété cette année le visionnage après avoir adoré Before Midnight au cinéma l'an dernier- Richard Linklater nous proposait de suivre en trois étapes et sur dix-huit ans le couple formé par Ethan Hawke et Julie Delpy. La rencontre adolescente, les retrouvailles comme adultes et la vie de parents. Le concept de la caméra témoin du temps qui passe est poussé encore plus loin dans Boyhood, tourné sur douze ans au cas où vous seriez passé à côté de l'information... mais j'en doute vu le buzz créé autour du film pour cette raison. En cela, le film nous propose une expérience magique. Celle de remonter le temps, pour apercevoir Patrica Arquette et Ethan Hawke plus jeune de douze ans. Celle de condenser une décennie sur un long-métrage et de voir le temps réaliser son œuvre sous nos yeux. Celle de mettre les conventions de l'illusion cinématographique au placard pour une transformation « pour de vrai » captée par la caméra. Celle de brouiller la frontière entre fiction et réel. Une étude du temps, du procédé cinématographique, de l'enfance... Les intentions du film sont passionnantes et vous hanteront à la sortie du film. Mais qu'en est-il du résultat ?

A mes yeux, Boyhood se scinde en deux parties. Pour résumer grossièrement, je dirai que la frontière se situe quand Mason arrête d'être un enfant (étymologiquement, celui qui ne parle pas) pour être doué d'une conscience sur le monde.
Le traitement de l'enfance m'a semblé trop commun et convenu. Il y manque sûrement un degré supplémentaire de réalisme pour s'engager émotionnellement dans l'histoire. Le film ne perce pas le mystère de l'enfance et reste en surface, là où Tree of Life, par exemple, réussissait un très beau portrait de cet âge. De plus, le jeu des jeunes acteurs se fait parfois maladroit. Or, le contenu reste intéressant grâce à des personnages plus vrais que nature (le père joué par Ethan Hawke qui nous embarque avec son énergie nicholsonienne; le beau-père autoritaire) et une réel empathie pour la trivialité des situations.
Ce quotidien, Linklater a voulu le relier avec son époque en injectant des références culturelles comme marqueurs temporels, dans une approche proche de celle du documentaire. Cela ancre l'enfance de Mason dans une temporalité définie. Une bonne idée malheureusement pas très bien exploitée. Les références culturelles tombent souvent à plat, comme artificiellement jetées à la figure. Un hit qui passe à la radio, un titre de film balancé dans une discussion... Le phénomène Harry Potter, qui raconte aussi un passage à l'âge adulte, était une piste à suivre mais la référence, peu approfondie, fait gadget. On peut se poser la question de la pertinence de certains choix, qui risque de mal vieillir (Lady Gaga... Pourquoi pas le Gangnam Style !). Il faut toutefois reconnaître la difficulté de choisir au moment présent les objets culturels qui resteront dans les annales. L'alchimie semble de suite plus naturelle, allant de soi, lorsque le réalisateur se retranche vers des valeurs sûres gravées dans la culture pop, en filant la référence à Star Wars (savoureux dialogue sur un hypothétique Star Wars VII) et aux Beatles lors de discussions père-fils. Bref, une première partie en dessous des espérances. On ronge son frein, ayant espéré mieux.

Dans le derniers tiers du film, enfin ça fonctionne. On retrouve le style rohmérien des Before qui séduit tant, fait de personnages philosophant, se laissant aller aux divagations de leur pensée. Ça donne un bouillonnement philosopho-instrospectif très agréable et apporte de beaux moments d'émotion.
En ce qui me concerne, le moment espéré de communion entre l'écran et le spectateur s'est fait lorsque l'âge de Mason a rejoint le mien. Peut-être en sera-t-il différent dans quelques années. Toutefois, cette sensation précieuse de fusionnement avec la fiction m'a subitement convaincu de revoir mon appréciation à la hausse et rattrape un film majoritairement en dessous de ses intentions gigantesques.

Boyhood est constellé de défauts, de la « boboïsation » assez grossière du père au message conformiste post-Obama sur la réussite sociale qui reste coincé en travers de la gorge. Néanmoins, cette proposition de cinéma, à force de trotter en tête, impose peu à peu ses qualités. Celle d'avoir su gérer l'ellipse. Celle d'avoir éviter l'écueil d'une vision alarmiste de la jeunesse, l'écueil d'une mise en scène larmoyante. Un résultat imparfait, un équilibre bancal qui va de paire avec l'improvisation, mais qui affirme toute l'ambition du projet Boyhood. Le film de Linklater n'est donc pas le chef-d’œuvre escompté, échappant longtemps à une justesse qu'il ne trouve que vers la fin, mais on peut difficilement résister à l'expérience inouïe proposée. C'était gagné d'avance, en quelque sorte.

Valou

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