Idéologies dans la trilogie Dark Knight


En 2005, Christopher Nolan apportait du renouveau à la franchise Batman, après les films de Schumacher considérés comme des ratés artistiques. Son approche de l'univers créé par Bob Kane se distinguait du travail de ses prédécesseurs (Burton et Schumacher, donc) par l'injection de beaucoup de réalisme. Grâce à ce traitement et à une richesse thématique, certains aspects des films sonnent comme de solides réflexions sur le monde dans lequel nous vivons. Bref, voilà un aperçu non exhaustif des enseignements idéologiques que l'on peut tirer du visionnage de la trilogie de Nolan, très ancrée dans les institutions américaines. Mais attention, les conclusions de l'article ne prétendent pas affirmer la vérité de l’œuvre (supposé qu'il y en ai une), mais simplement de développer des interprétations personnelles sur le sous-texte de la trilogie de Nolan.

LE POUVOIR ET L'ETAT

Dans le dernier film, le spectateur prend connaissance du Dent Act, une loi promulguée après la mort d'Harvey Dent ayant permis de mettre un grand nombre de mafieux derrière les barreaux. Ce Dent Act est une allégorie évidente du Patriot Act, une loi passée sous Bush après le 11-Septembre. Sous couvert de traque du terrorisme, cette loi tordit le cou aux libertés individuelles garanties par la Constitution. Or le Dent Act, mis en vigueur après une tragédie tout comme le Patriot Act, est basé sur un mensonge : Harvey Dent n'est pas un héros mais un meurtrier. Faut-il y voir une allusion sur la légitimité du Patriot Act, qui serait également produit d'un mensonge ? L'Amérique, prise en pitié par l'opinion mondiale, n'est peut-être qu'un assassin ? L'analyse est sûrement poussée un peu loin mais force est de reconnaître que ce n'est pas la première fois que des blockbusters hollywoodiens peuvent être analysés comme véhicules de sous-entendus politiques de même nature.
X-Men 2 de Bryan Singer montre un attentat fomenté secrètement par le pouvoir dans le but de manipuler l'opinion afin de favoriser une intervention musclée. Toute ressemblance avec les théories du complot du 11-Septembre... Plus récemment, Star Trek Into Darkness fait du méchant Khan un alias de Ben Laden. Une des révélations du scénario est de faire du personnage joué par Benedict Cumberbatch, terroriste notoire, un produit des victimes de ses attaques. Comprendre : les relations non-avouées entre la CIA et Ben Laden pendant la guerre d'Afghanistan. Qui plus est, l'arrestation de Khan par Kirk se fait dans des conditions similaires à celle de Ben Laden. Ça fait beaucoup de points communs...
En présentant un Dent Act illégitime, le film interroge sur les dérives du pouvoir, non pas par un message intemporel facile mais avec au travers d'un regard acéré sur son époque.
"Immoral. Dangereux" - Une condamnation de la surveillance étatique

Ce constat pouvait déjà être observé avec The Dark Knight. L'utilisation des téléphones portables de la ville comme d'un sonar soulevait une question éthique. Lucius Fox présentait sa démission, refusant de prendre part à cette technologie secrète et Batman lui répondant que celle-ci n'aurait qu'un usage unique, mettant fin à ce qui était une entrave aux libertés individuelles après avoir réglé le compte du Joker. La fin justifie-t-elle les moyens ? Peut-on espionner la population pour sa protection ? C'est ce à quoi Fox nous donne à réfléchir en s'opposant moralement à cette pratique. Là encore, cette situation interroge sur les dérives sécuritaires amenées par la lutte contre le terrorisme et couvertes par la raison d'état. En connaissance du scandale des écoutes de la NSA, le message de The Dark Knight prend une autre dimension.
La suspicion envers la technologie est un thème retrouvé dans le troisième film. Il est question de l'e-réputation, celle qui vous est impossible d'échapper. Le film semble revendiquer au travers de Catwoman, un droit à l'oubli, dans l'actualité ces temps-ci. Ainsi la méfiance envers le pouvoir aux dérives totalitaires et ses allusions à la lutte anti-terroriste semblent être une constante dans la trilogie de Nolan. Là où les Spider-Man de Raimi claironnaient d'un patriotisme parfois grossier (Spidey courant devant la bannière étoilée dans Spider-Man 3), les Batman de Nolan véhiculent un message bien plus critique sur la politique répressive des Etats-Unis. 

Méfiance toujours, mais envers les agissement boursiers. La séquence de Wall Street dans The Dark Knight Rises est l'occasion de présenter des traders capricieux (« j'avais dit pas de seigle ! »), assis sur leur trône en train de faire cirer les pompes. « Let's go scalping », lancera un des traders jetant ses billets au visage du cireur de chaussures. Dans cette séquence, c'est moins le système que le microcosme boursier qui est visé. Une charge réelle envers le cynisme de Wall Street même si, depuis le krach boursier, l'opinion publique a l'habitude de condamner leur pratiques. Il ne faut pourtant pas blâmer le film d'adopter un discours convenu car de tels propos à portée subversive ne pullulent pas dans les films à plus de 200 millions de dollar de budget. La scène est néanmoins un exemple frappant pour constater de l'ambition de Nolan de parler de la société américaine, en filmant les rouages de son système.

JUSTICE ET VIOLENCE

Une idéologie s'opposant à l'auto-justice expéditive

Après que ses parents aient été assassinés sous ses yeux, Bruce Wayne développe le projet de les venger en tuant leur assassin, libéré après avoir obtenu une remise de peine pour avoir collaboré avec la police. Cette quête vengeresse est explicitement condamnée. Une première fois par l'intermédiaire de Rachel qui tente de lui expliquer la dangerosité de sa logique, puis par la prise de conscience du héros, jetant à l'eau son pistolet après avoir assimilé ce dernier à celui qui a tué ses parents. Le film distingue donc clairement la justice comme institution et comme valeur morale. La Justice se doit d'être là pour calmer les passions lorsque la vengeance répond à la passion la plus primitive et attise un cycle sans fin de violence.
Même si le discours est un peu lourdaud, il a le mérite d'exister là où une multitude de films font une apologie de la vengeance, la rendant orgasmique et fun. Prenons l'exemple de Quentin Tarantino. Son utilisation systématique de la vengeance tient-t-elle du ressort scénaristique de série B, lui qui rend hommage aux films underground et d'exploitation, ou faut-il la prendre en compte comme une apologie de ce type de justice expéditive et violente ?

Bien que la justice personnelle y soit condamnée, Batman Begins n'est pas non plus d'un idéalisme béat dans la représentation de l'institution juridique, car elle est montrée faillible et corrompue. Dans la suite de ses aventures, Batman ne se laissera pas aller à l'auto-justice ou à des sanctions punitives. Et les films ne se laisseront jamais aller à une orchestration jouissive de la mort des méchants. Ainsi en dénigrant la justice personnelle, Nolan condamne une certaine idée de l'ultra-libéralisme américain, matérialisé par le droit fondamental d'être armé. On peut y voir en filigrane une dénonciation de ce droit qui peut mener à des conclusions tragiques : Bruce Wayne aurait pu devenir un assassin.
Dans The Dark Knight, le Joker appelle la population à tuer Coleman Reese, la personne ayant démasqué Bruce Wayne, sinon un hôpital explose. Nous apercevons même un citoyen tirer sur Reese, le tout filmé par un journaliste qui ne veut pas en perdre une miette. Une situation comme il ne pourrait exister qu'aux Etats-Unis, pour servir à un constat alarmiste des risques des racines constitutionnelles américaines.
Malheureusement, la trilogie Batman sera entachée contre son gré du débat sur les armes à feu suite à la tragédie d'Aurora. Dans la nuit du 19 au 20 juillet 2012, l'évasion promise par la première tant attendue de The Dark Knight Rises subit la folie meurtrière d'un jeune déséquilibré. L'occasion pour les médias de mettre tous les blockbusters dans le même sac : des objets de déviance, publicité de la violence. Un débat attristant qui s'attaqua aux films Batman quand ceux-ci rentrent mal dans la catégorie des films faisant l'apologie de toute violence. Et surtout pas des armes à feu, Batman refusant leur utilisation, contrairement à ses copieurs qu'il blâme pour leur manque de principes.

LE BIEN ET LE MAL

Un dilemme moral qui en dit long.

Une des plus puissantes allégories de la trilogie concernant le Bien et le Mal se situe dans The Dark Knight : le Joker a blindé d'explosifs deux ferries, l'un est rempli de prisonniers tandis que l'autre transporte des citoyens normaux. Les deux bateaux sont munis d'une télécommande pouvant faire exploser l'autre bateau. A une certaine heure donnée, les deux ferries explosent mais si l'un deux décide de faire exploser l'autre, il sera épargné. Cette scène est une vraie mine d'or offerte à l'interprétation, car, comme le présente cyniquement le Joker, c'est une « expérience sociologique ».
Les civils, représentation de la société bien pensante, sont prêts à tuer les prisonniers. Ils adoptent la position de bourreaux, enclins à leur infliger la peine de mort, eux qui les ont déjà métaphoriquement tué en leur retirant tout futur et tout espoir de rédemption : « ces hommes ont eu leur chance » ;« ils ont fait leur choix : celui de tuer et voler». Le statut social donne donc bonne conscience et autorise à disposer des individus mis au ban de la société. Une mise au ban dont est responsable la Justice qui leur a attribué une sentence qui paraît irrémédiable pour leur statut social.
La décision de tuer les prisonniers est prise par un vote. Notons qu'il n'est pas donnée la possibilité aux prisonniers de voter. Le vote apparaît comme un moyen de désigner coupable une certaine partie de la population, de décider d'un bouc émissaire. Pas une trace de sagesse dans cet avatar démocratique, mais une façon d'assouvir ses pulsions, dans le cas présent son instinct de survie.
Sur l'autre ferry, une montagne de muscle à l'air patibulaire, parfaite caricature du criminel en milieu carcéral, a le réflexe humaniste de jeter la télécommande à travers le hublot. Dans le précédent opus, Bruce Wayne avouait qu'il avait perdu ses à priori sur le caractère évident du Bien et du Mal après avoir volé pour manger. C'est donc une question de point de vue, et le Bien et le Mal ne cessent de se construire à travers une succession de décisions, affirme cette scène magistrale. Pas de déterminisme ni de fatalisme social, car les civils sont à deux doigts de virer assassins. Une vision du Bien et du Mal qui va à l'opposé de la conception chrétienne, qui irrigue la culture occidentale et particulièrement la culture américaine. Qui plus est après le 11-Septembre.

UN SOUPÇON DE PENSÉE RÉACTIONNAIRE  

Un propos d'extrême gauche... Démago, semble-t-on nous dire.

Un des aspects qui m'a dérangé dans The Dark Knight Rises concerne la caractérisation de Bane. Celui-ci s'apparente à un révolutionnaire, il est donc intéressant car animé par un but concret, une conscience politique, à l'opposé du Joker (qui n'en est pas moins intéressant) qui est simplement fasciné par le chaos. Les revendications de Bane ressemblent à s'y méprendre à des revendications communistes : il prône le partage des richesses après confiscation de celles-ci aux nantis, parle de classes, les opprimés et les riches, et condamne l'élite politicienne corrompue. De plus, il prend d'assaut la Bourse, symbole du capitalisme déraisonné. On peut même l'entendre nommer un des ses sbires « camarade ». Cette conscience politique sert notamment à inscrire un peu plus le personnage dans le réel et compléter sa panoplie de révolutionnaire. Toutefois, cet aspect m'a surtout apparu comme un anti-communisme primaire. En effet, les paroles de Bane ne sont que de façade et ne sont pas rendus légitimes pour la simple raison que nous savons qu'il ment sur ses intentions : son but est de faire péter Gotham. Vu dans ce sens, Bane apparaît comme un leader aux discours populistes surfant sur les désirs primitifs de la population pour mieux la caresser dans le sens du poil et la manipuler. On trouve donc une méfiance envers la sincérité du propos communiste.
L'essence du discours n'est pas gênant, le scepticisme envers la pensée communiste n'étant pas un crime. Ce qui est gênant est le fait que le discours soit répandu par l'intermédiaire d'un blockbuster américain, un objet de consommation à portée planétaire. En extrapolant un peu (vous avez du constater que ça ne me fait pas peur), on peut y voir une façon pour l'Occident de profiter de sa puissance, à travers un outil du softpowerpour dénigrer la pensée d’extrême gauche, en lui enlevant toute légitimité. En cela, l'Amérique se féliciterait de sa "victoire" passée sur le communisme en le condamnant à être prêché par un terroriste fourbe et manipulateur.

La condamnation des idéaux de Bane passe aussi par un point de vue centré du côté des forces de l'ordre. Le combat dans les rues de Gotham ne peut se lire que d'une façon : les policiers sont dans le Vrai. Du chemin semble avoir été fait depuis The Dark Knight, dans lequel Batman n'hésitait pas à aller castagner des agents du SWAT. La relativité des valeurs, lisible dans la scène de The Dark Knight (manquant de discernement, des policiers étaient sur le point de tuer des innocents) a laissé la place à une once de manichéisme réac : le Bien est du côté des policiers, tandis que le Mal est du côté de Bane et de ses troupes qu'il a induit en erreur. La réplique "il n'y a qu'une police dans cette ville" pourrait être drôle, si elle n'était pas à prendre au premier degré. Une touche qui vient noircir le tableau de la trilogie de Nolan qui avait réussi à éviter l'écueil d'une pensée réactionnaire qui échoit parfois au genre du super-héros. En effet, le genre trouve certaines de ses racines dans celui du vigilante. Pour comprendre, regardez Kick-Ass 2, au message puant l'apologie du vigilantisme et de la violence punitive.


Plein d'autre aspects mériteraient d'être passé sous le crible de l'interprétation. Principalement la réflexion sur la figure du héros -Batman prenant des allures messianiques en se sacrifiant pour le bien du peuple à la fin de The Dark Knight et sa suite- mais je pense avoir fait le tour des pistes de réflexion de la trilogie qui me paraissent importantes.
Cette trilogie est en un sens exceptionnelle dans le paysage hollywoodien car elle développe de manière mature et intelligente des thématiques d'ordre moral ou politique. On peut ainsi affirmer que The Dark Knight compte parmi les films américains faisant réfléchir aux tenants et aboutissants de l'après-11-Septembre. Rien que ça. Si vous n'avez pas été convaincu par l'article, l'affiche du film devrait s'en charger. La trilogie prouve que des films commerciaux peuvent aussi être le reflet de notre époque et véhiculer un message différent des films de Michael Bay. Elle brouille donc la frontière entre divertissement et réflexion, qui oppose sommairement les films grand public et les films dits d'auteur. Une opposition idiote tant la trilogie déborde en résonances politiques.
J'espère vous avoir donné envie de vous replonger dans cette trilogie inégale certes (l'excellence de The Dark Knight fait du tort aux deux autres volets) mais qui a de quoi fasciner et j'espère aussi, qui sait, avoir calmé pendant quelques minutes votre impatience de découvrir Interstellar, le nouveau film de Christopher Nolan qui sort le 5 novembre.

Valou

Commentaires

  1. Développement très intéressant ! Je n'avais pas vu l'aspect "communiste" de Bane et votre extrapolation n'est pas si déplacé ^^ Sans aller jusqu'à dire qu'il s'agit d'une volonté consciente du film, un oeil critique sur la société n'en subit pas moins son influence, à son insu. Le coté plus manichéen de DK Rises (avec flics et voyous d'un coté) m' a un peu dérangé aussi mais il suit une certaine logique, l'ordre sociale ayant été complétement renversé, on peut supposer que même un flic corrompu pense d'abord à sauver la ville plutôt que son petit trafic avec le dealer du coin. Cela dit on perd de cette ambiance jungle urbaine un peu parano que j'adorais dans le 2. J'ajouterais une autre thématique, celle qui m'a le plus frappé dans le 2 : la culpabilité et la responsabilité. Outre le parallèle chevalier blanc/noir il règne un flou sur la responsabilité des coupables, flou qui empêche le spectateur de désigner un bouc émissaire. Le Joker est le méchant mais comme le dit Dent c'est un chien enragé, c'est la pègre qui lui a ouvert la voix. De même les flics corrompus ont des situations complexes, un autre personnage est schizophrène paranoïaque, et bien sur Batman lui même porte sa part de responsabilité. La pègre, le joker, les flics corrompus forment un équilibre. C'est ainsi que Harvey Dent est rendu fou par le Joker, devant l'impossibilité d'appliquer une vraie justice et de départager les torts il se réfugie dans le hasard, "it's fair".

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    Réponses
    1. "It's about what's fair !" Une réplique qui résonne dans ma tête ^^
      T'as tout à fait raison concernant le flou sur la désignation de responsables. Je l'avais pas vu sous cet angle et je m'en rends maintenant compte grâce à ta description. ça rajoute une qualité au script des frères Nolan. Après, c'est vrai que plane sur TDK l'ombre de la culpabilité (Batman doutant de sa légitimité) et même des remords, suite à la mort de Rachel. Indéniablement un film très sombre.

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