Enemy (Denis Villeneuve)
Adam, prof d'histoire sans histoires, prend conscience que son double
existe, non loin de chez lui. De ce pitch entrant curieusement en résonance avec The Double dans lequel s'illustre Jesse Eisenberg, Denis Villeneuve tisse un thriller magnétique et intense reposant sur un Jake Gyllenhaal des plus convaincant. Enemy vaut le détour pour son
extrême stylisation et se savoure comme un morceau de cinéma très
léché, à l'ambiance implacable. Envolée l'image crue et grisâtre
signée Roger Deakins sur Prisoners, et place, sur Enemy, à
une magnifique image ambrée et fantasmagorique. Outre la photo, on
peut compter sur la musique pour établir une atmosphère à couper
au couteau. La bande-originale est certes classique (on pense
beaucoup à The Machinist dans le genre) mais pesante,
sensorielle, bref efficace. De plus, la mise en scène d'une grande classe
transcende chaque scène et contrebalance un rythme assez langoureux.
Le film respecte les attentes thématiques dans le traitement du
concept du doppelgänger et se révèle ainsi libre à
l'interprétation. Enemy n'est jamais complètement déroutant,
ne détruisant pas la possibilité d'être apprécié au premier niveau de lecture,
toutefois l'obscurité de certains aspects pourra en déboussoler
plus d'un. En nourrissant audacieusement une lecture à plusieurs
étages, le film affirme son identité, sans concessions grand
public. Intrigant, le film l'est même après la séance car, au lieu
de se dégonfler à la résolution de l'intrigue, Enemy qui ne
délivre pas toutes les clés, gagne à être revu et truste ainsi le
subconscient du spectateur.
Grâce à sa forme savoureuse, furieusement immersive, l'expérience Enemy fonctionne à plein pot, malgré le choix d'un rythme assez lent. Il révèle en tous cas le talent visuel d'un cinéaste, créateur d'ambiance hors pair, se mettant au profit d'une histoire implacable qu'il maîtrise du début jusqu'à la fin. Villeneuve y brasse des références, de la petite citation à Scorsese, à Eyes Wide Shut en passant par Louise Bourgeois, pour une vision arachnéenne cauchemardesque. Un exercice de style un peu trop chiche en émotion pour être inoubliable mais mené avec maestria. Une très bonne surprise.
Valou



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