Séries et récit

          Il y a un an et demi, je ne regardais pas de série, j'en avais même un mauvais préjugé. Mais depuis quelques années, des œuvres ont réussi à bluffer un public plutôt cinéphile, d'où ma curiosité. C'est ainsi que j'avais commencé avec Real Humans, ayant une très grande confiance envers Arte, puis Breaking Bad. Le résultat m'avait tellement retourné qu'après seulement quelques épisodes j'en étais déjà accro. Je me suis donc intéressé de plus en plus à ce format à la croisée du cinéma et de la littérature.



Il y a tellement de séries qu'il faut vraiment creuser pour trouver des chef-d'œuvres, au milieu de tous ces navets télévisuels. Je me suis donc demandé quels étaient les ingrédients d'une série réussie, et toutes mes réflexions ont abouti à une chose : les dialogues. A l'inverse des films, le développement du récit dans les séries se fait par le biais des dialogues. Un long-métrage peut s'en tirer sans trop se soucier des répliques de ses personnages, car l'action est beaucoup plus condensée. Prenons une pêche : le film représente le noyau, juste le nécessaire au développement rapide de l'intrigue, quand la série représente le tout, la chair, la peau. Une série avec des dialogues approximatifs sera à moitié pourrie même si le noyau est intact. Vous noterez donc qu'une pêche pourrie est un navet, pour le plus grand plaisir de nos ami(e)s végétarien(ne)s (cette phrase est née d'une longue réflexion qui a porté ses fruits, bon j'arrête).

Passons de l'abstrait au concret. Après le visionnage des quatre saisons de Game of Thrones, je suis allé à la recherche d'une série similaire, pour combler ce manque qu'on a tous ressenti, et c'est alors que l'on m'a parlé de Marco Polo, la nouvelle série Netflix. Comme la série de HBO, celle-ci explore l'époque de Moyen Âge, mais les comparaisons s'arrêtent là. Je n'ai même pas pu finir le premier épisode, quelle souffrance.. Des personnages sans charme, et surtout des dialogues on ne peut plus bancals, j'avais l'impression d'être devant une pêche sans noyau et sans fruit, devant le néant en somme.
La force de Game of Thrones réside dans sa manière très lente de développer l'histoire. Je suis même étonné de la façon dont le public, aussi large et différent soit-il, a reçu et encensé cette œuvre. Car la lenteur est souvent le premier reproche que l'on fait à une série, quand personnellement j'y vois là un atout. Je m'étais dit que je ne regarderai pas cette série, ayant peur des scènes de bataille interminables... Que nenni ! La série est beaucoup plus centrée sur la psychologie des personnages, laissant ainsi place à de longues minutes de dialogues, tantôt humanistes, tantôt sataniques. C'est ainsi que nous sommes immergés dans un univers où chaque mot a son importance, chaque phrase apporte une nouvelle pièce au grand puzzle de Westeros. Des personnages deviennent donc de plus en plus mystérieux, c'est le cas de Varys et Baelish, alors que d'autres personnages tels que Tyrion ou Jaime arrivent à créer chez le spectateur un phénomène d'empathie assez troublant.
C'est tout ce qui m'a fait aimé Game of Thrones qui manque à Marco Polo. Les dialogues ne sont pas là pour installer une ambiance, mais pour amener l'action. Nous nous retrouvons donc devant des répliques non pas sans fond mais plutôt sans forme. Tout est direct, sans la moindre romance.


Concentrons-nous sur le rythme. Avant toute chose, j'aimerais préciser que je ne suis pas du tout adepte des séries où l'action au sens de "tatatatatata !!!" (ce sont des coups de feu au cas où vous manqueriez d'imagination) occupe le centre de l'histoire. L'exemple le plus actuel est Banshee, série que j'ai trouvé extrêmement lassante car noyée dans un océan de violence gratuite.
A mon humble avis, une bonne série ne découle pas d'une bonne histoire, mais plutôt de la capacité à créer une atmosphère. J'ai remarqué que les séries que je classe dans la catégorie des chef-d'œuvre sont toutes très lentes et ne racontent pas grand chose de concret, à l'exception peut-être de Breaking Bad qui fait magnifiquement bien le pont entre action et réflexion. Prenons l'exemple de True Detective : Nic Pizzolatto a eu la brillante idée de partir de l'angle des personnages plutôt que de nous en mettre plein la vue avec un scénario débordant de fausses pistes et de rebondissements, donnant ainsi lieu à de longues et profondes discussions entre les deux détectives.
Un autre exemple pourrait être The Affair, la dernière série en date qui a soulevé mes tripes. Et pourtant, rien d'extravagant... C'est l'histoire de Noah, écrivain marié et père de famille, qui rencontre Alyson, elle aussi mariée mais encore sous le choc de la mort de son enfant. Le coup de foudre est instantané. Cette œuvre casse les codes du format sériel, en prenant son temps pour installer une ambiance romantico-glaciale. Ainsi, nous sommes constamment plongés dans un stress que nous ne pouvons expliquer. Tout nous pousse à croire qu'un événement dramatique est sur le point de survenir, mais il n'en est rien. Cet ovni, à la croisée de True Detective, Broadchurch et des films de Sofia Coppola, est fascinant, les épisodes se dégustent comme des petits bonbons.

Enfin, j'aimerais vous parler de ces répliques fortes qui reviennent au cours d'une série. Les scénaristes arrivent à nous faire attendre et désirer au plus profond de nous que cette phrase revienne. Prenons l'exemple d'Utopia et son glacial "Where is Jessica Hyde ?" : plus cette réplique revient, plus on en rit nerveusement.
Dans une autre ambiance, Game of Thrones nous offre de belle pépites en matière de répliques fortes. On retiendra surtout le désormais mythique "Winter is coming", que les scénaristes arrivent à placer au moment où on s'y attend le moins. La phrase prend de plus en plus de sens au fil de l'histoire, devenant ainsi le slogan de la série même si le "Valar morghulis" essaie de lui faire de l'ombre. Cette œuvre nous offre également une autre réplique qu'on entend une bonne vingtaine de fois dans la saison 4. Ygritte et son "You know nothing Jon Snow" deviennent chroniques et nous nous demandons à chaque fois qu'est-ce que la sauvageonne veut dire par là.
Breaking Bad ne déroge pas à la règle, mais utilise cette astuce dans un registre plus comique. Je pense bien-sûr à Jesse et son petit toc de langage, à la limite du syndrome de la Tourette. En effet ses "bitch" à longueur d'épisodes ont un fort pouvoir comique, comme le dévoile cette interview de l'acteur Aaron Paul.


C'est grâce à toutes ces qualités que les bonnes séries sont si addictives. Le monde dans lequel nous nous plongeons pendant une heure (ou une nuit entière) nous paraît presque plus réel que la vie. Les dialogues sont selon moi au centre de tout, c'est eux qui installent l'ambiance de la série, et ce long format permet aux scénaristes de prendre leur temps en donnant de l'importance à des faits qui n'auraient même pas lieu dans des films (Breaking Bad et ses 45 minutes de chasse à la mouche).
Ainsi, les personnages deviennent réels, on se sent proche d'eux, on les connaît par cœur, parfois plus que les autres personnages. Je me rappelle d'une discussion avec Valou où je lui demandais s'il aimait le personnage de Gus Fring dans Breaking Bad. Il m'avait répondu qu'il ne pouvait pas me le dire, que c'était un personnage et rien de plus. Cette réponse m'avait fait remarqué combien la série m'avait avalé, ce qui fait peur en prenant un peu de recul. Mais cette drogue est légale, profitons-en !
En ce moment je me consacre à la série de AMC Hell on Wheels, un western se centrant sur un certain Bohannon, un Clint Eastwood moderne. Affaire à suivre !



Allous

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