Ces cinéastes qui ont filmé l'imaginaire...
Combien de fois vous-êtes vous demandé "Est-ce que ce que je vois est réel ?" ? Par le biais du rêve, de la folie, de l'imagination... beaucoup de réalisateurs ont pris le risque d'en faire le pitch de leur film, en brouillant les pistes pour que la frontière entre le réel et l'imaginaire soit confuse. Un pari risqué quand on sait que le rêve est une astuce très utilisée dans le cinéma depuis bien des années.
Du film à gros budget tel qu'Inception à un cinéma d'auteur, filmer l'irréel a été le défi d'un grand nombre de cinéastes, avec parfois au bout une pure pépite du 7ème Art.
J'ai fait de mon mieux pour éviter les spoilers, mais avec un tel sujet, difficile de passer à côté de certains passages, essentiels à la démonstration. Je conseille donc (idéalement) d'avoir vu les films pour lire cet article.
"Quel est le parasite le plus résistant : une bactérie, un virus, un ver intestinal ? ... Une idée.". C'est sur cette phrase que se base Inception, l'incroyablement captivante œuvre de Christopher Nolan; il est possible de contrôler le subconscient de l'autre en y semant une idée qui atteindra la conscience. Le rêve est donc une arme redoutable. Durant la première partie du film, Cobb (Leonardo DiCaprio) explique le fascinant monde du subconscient, et on peut ainsi y retrouver des choses vécues durant nos nuits, ces bizarreries que nous ne pouvons expliquer. Là est la force principale du film : Nolan arrive à mettre des mots sur un sujet délicat car très personnel.
Décrire le rêve de manière générale paraît être une mission impossible quand nous ne pouvons être acteur que de notre propre subconscient, mais le Britannique a bien fait de tenir le pari jusqu'au bout, après 10 ans passés sur l'écriture du scénario. Il en ressort un film captivant qui personnellement me fascine un peu plus à chaque visionnage. Cela dit, je trouve tout de même dommage que le monde étrange du rêve dont nous sommes spectateur au début s'estompe pour laisser place à des scènes d'actions, pas forcément révélatrices du subconscient. Mais il ne faut pas oublier qu'Inception est d'abord un blockbuster, et que le réalisateur mérite une grande admiration car il fait le lien entre cinéma d'auteur et films à gros budget.
Une dizaine d'années avant sortait un grand film, assez méconnu du grand public : eXistenZ. Et quoi que l'on puisse dire sur l'originalité du scénario de Nolan, je suis prêt à parier que le réalisateur a regardé plus d'une fois ce thriller de David Cronenberg. Ici nous suivons Allegra Geller, une créatrice de jeu vidéo qui présente sa dernière invention : eXistenZ, un jeu qui se connecte directement au système nerveux, plongeant les joueurs dans un autre monde. Mais quelqu'un tente d'assassiner Allegra, et c'est le stagiaire Ted Pikul (Jude Law) qui va tenter de la sauver, s'engageant ainsi dans une poursuite entre monde virtuel et réalité. Ce film est très intéressant car il met en avant tout ce qui manque à Inception, c'est-à-dire des détails étranges et parfois absurdes caractérisant un monde paralèlle. Il faut dire que David Cronenberg a un univers crade qui lui est propre, comme on pouvait déjà le voir avec La Mouche en 1986. Le jeu ne ressemble a aucun autre, il dérange de par son aspect sale et parfois gore, sans oublier le branchement du jeu sur le corps à forte connotation sexuelle, comme dans presque tous les films du réalisateur. Ainsi, Cronenberg nous plonge dans ce fascinant monde paralèlle, brouillant la frontière entre la réalité et le jeu, sans tomber dans le piège du jeu vidéo comme l'avait fait Zack Snyder avec son Sucker Punch surfait.Outre le rêve ou le jeu vidéo, un des meilleurs moyens, voire le plus intéressant, de filmer l'imaginaire est la folie. Je ne pouvais donc pas passer à côté de l'un des plus grands réalisateurs de l'Histoire du cinéma, Stanley Kubrick, et son Shining parfaitement maîtrisé. Stephen King (l'écrivain du livre éponyme) avait renié l'adaptation du réalisateur (sans doute une guerre d'initiales) car il n'était pas vraiment fidèle au roman. Mais cela montre l'étendu du talent de Kubrick qui peut faire ce qu'il veut d'une histoire. Des frissons à gogo, un style novateur, une mise en scène impeccable, un jeu d'acteurs impressionnant (Jack Nicholson, au sommet de son art, fout la frousse), un scénario on ne peut mieux... Toutes les conditions sont réunies pour apprécier ce film à sa juste valeur.
Mais le plus impressionnant est la réalisation se prêtant parfaitement à l'histoire : la steadicam (il fut l'un des premiers à l'utiliser) permet des plans anxyogènes dans les couloirs, l'association de différentes couleurs dérange, une symétrie perpetuelle nous tourmente... Kubrick lobotomise le spectateur avec une réalisation minutieuse qui, à mon humble avis, n'a jamais été égalée à ce jour.Dans Shining, l'irréel est très subtil, presque suggéré. Dans le livre comme dans le film, le petit Danny est l'élément principal du récit. En effet, l'enfant a le Don, le shining, qui lui donne des visions de monstres. Au contact de cet hôtel, les visions se multiplient et deviennent réels, l'hôtel devient habité, et le père de famille devient un monstre à son tour. Ainsi, une vague de sang déferle, une femme se décompose... jusqu'à un final en apothéose. C'est donc dans un registre fantastique que Stanley Kubrick filme l'imaginaire, mêlant folie et imagination.
La folie est également au centre de Shutter Island, le chef d'œuvre de Martin Scorsese où Leonardo DiCaprio (encore lui !) est soit fou, soit victime d'une énorme manipulation au sein de cet hôpital psychiatrique. Fight Club (David Fincher) rentre également dans cette case avec un twist final des plus emblématiques du cinéma. Nous découvrons que le narrateur joué par l'excellent Edward Norton ne forme qu'un seul corps avec Tyler Durden qui n'est autre que son inconscient. Il incarne donc, dans une logique très freudienne, ses fantasmes et ses pulsions. Ainsi, c'est lui qui a couché durant des nuits entières avec Marla (Helena Bonham Carter) alors qu'il s'en croyait incapable, et fonda le Fight Club à lui seul. Par le biais de la schizophrénie, David Fincher filme la vie qu'aurait aimé avoir le personnage, malgré lui. Bien que le long-métrage reçut un accueil plus que mitigé à sa sortie en 1999, c'est à ce jour incontestablement un film culte.
J'aimerais maintenant parler d'un film que j'ai regardé il y a peu de temps, Ouvre les Yeux d'Alejandro Amenábar. Il s'agit là d'une œuvre époustouflante qui mêle réel et imaginaire avec brio. C'est l'histoire de César (Javier Martin), un riche et beau mec qui tombe amoureux de Sofía (la magnifique Penélope Cruz qui crève l'écran). Mais son ex Nuria, alors qu'elle le ramène chez lui, provoque par jalousie un accident de voiture. Nuria meurt mais César survie, défiguré. C'est alors que son quotidien se déforme, entre rêves, hallucinations et réalité. L'histoire jongle entre une cellule d'hôpital psychiatrique où le concerné évoque son histoire, et les flash backs. Amenábar, réalisateur et scénariste, brouille habilement et perpétuellement les pistes qu'il développe au fil du récit. Ainsi, nous sommes aussi confus que César qui se retrouve face à un miroir, tantôt défiguré, tantôt sans séquelle. Nous nous demandons donc quelle est le syndrôme du personnage. A-t-il eu des séquelles psychiques en plus des séquelles physiques ? Est-ce que ses rêves se fondent dans la réalité ? Peut-être serait-il dans le coma, d'où il s'invente une suite ? L'accident a-t-il vraiment eu lieu ? Qui est Nuria et qui est Sofía ?... Autant de questions dont le spectateur doit trouver sa propore réponse, car chaque fois que le cinéaste donne une piste, il casse le récit un instant après, nous laissant perdus au beau milieu de cette histoire bouleversante. Alejandro Amenábar nous propose également une réflexion sur la différence, sur l'acceptation de soi, avec une forte influence de David Lynch et son Elephant Man. Tant que nous sommes dans le cinéma hispanophone, allons du côté du Mexique et son Guillermo Del Toro national. Dans un univers plus fantastique, il nous offre avec Le Labyrinthe de Pan un magnifique film où l'imaginaire joue un rôle primordial. Cette fois-ci, pas de rêve, ni de folie, mais tout simplement l'imagination des enfants, où tout le monde peut se retrouver. Le récit se déroule dans l'Espagne de 1944, en pleine guerre. Ofelia (Ivana Baquero, remarquablement juste) et sa mère s'installent chez l'époux de celle-ci qui n'est autre que le capitaine de l'armée franquiste, dont les mains sont couvertes de sang. La jeune fille, terrifiée par cette ambiance de haine, remarque qu'à côté de la maison se trouve un labyrinthe où le gardien Pan, une maléfique créature, lui dit qu'elle est l'héritière de ce royaume. Elle va devoir accomplir trois tâches avant d'être déclarée princesse.
Guillermo Del Toro peint ici un tableau de l'Espagne des années 40, où les créatures paraissent presque inoffensives comparées aux atrocités dont sont capables les hommes en période de guerre. L'imagination est donc un échappatoire pour Ofelia qui ne peut plus vivre dans cette maison où sa mère est gravement malade et son beau-père atroce avec elle. L'imagination des enfants, c'est un thème très récurant chez Hayao Miyazaki. Le Château dans le Ciel, Le Voyage de Chihiro, Le Château Ambulant... presque tous ses films se basent sur cette innocence poétique. Chez le Japonais, ce n'est pas une question de dénonciation mais tout simplement de voyage. Jamais des films, d'animation ou pas, ne m'ont fait autant voyager que les long-métrages du maître de l'imaginaire. Bien que son dernier, Le Vent se Lève, m'ait moins plu, Miyazaki est un des hommes que je respecte le plus sur Terre.
Enormément de réalisateurs se sont aventuré dans ce magnifique monde de l'imaginaire, je n'ai évoqué qu'un millième d'entre eux. Sorti du réel, tout devient possible, il n'y a plus aucune barrière. Avec une bande originale à la hauteur des images, un scénario bien ficelé, de bons acteurs... il en découle souvent des films exceptionnels comme ceux que j'ai cité, et l'avenir nous en réserve bien d'autres. Cela étant dit, pensez à garder une part d'innocence en vous, comme le préconise Hayao Miyazaki, ça ne peut que faire du bien...
Allous


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